Pâques
Encore un week-end de Pâques.
Cette fois-ci, il va falloir songer à ressusciter.
Mémoires terrestres
Roman inédit, 2009 - Mémoires terrestres, par Olivia Cham
La thèse du roman est ce que j'ai appelé «la théorie du punching-ball», ainsi exposée par Shoe, le personnage principal et la narratrice : «J’en étais arrivée à cette encore confuse, mais profonde conviction : aucun mobile rationnel – la séparation des pouvoirs, le contrôle des décisions par exemple – n’aurait jamais été assez puissant pour amorcer une telle rupture. Il aurait fallu pour cela une raison secrète, cachée, plus forte que tout et sans rien à voir avec ce système qui repoussait le changement de toutes ses forces – un changement aussi incompatible avec ses principes que l’huile et l’eau sont non miscibles. Paradoxalement, seule une raison qui lui était étrangère pouvait lutter efficacement contre l’institution, non en s’y attaquant pour ce qu’elle était, mais comme à un objet de substitution purement apparent – exactement comme on cogne sur un punching‑ball pour ne pas tuer son père ou sa sœur. Qu’importe, si le résultat est atteint ?»
Le roman est un exemple d'application de cette théorie.
Memoires_terrestres__Olivia_Cham
La "morale de l'essentiel" de Kenzaburô Oe
J'ai déjà évoqué dans ces pages l'oeuvre de Kenzaburô Oe (né en 1935, prix Nobel de littérature 1994) et sa conception du pouvoir curateur et préventif de la création littéraire:
«Le rôle de la littérature est de créer un modèle pour les hommes vivant dans leur temps qui – dans la mesure où l’homme est un animal historique – contienne également son passé et son avenir» (1986).
La catastrophe de Hiroshima a marqué pour lui le moment-clé du combat de toute une vie et oeuvre en faveur des valeurs humanistes, notamment le pacifisme.
Il déclare aujourd'hui, un an après l'explosion de la centrale de Fukushima, dans un entretien accordé au Monde : "Jusqu'à présent, l'abolition de l'arme nucléaire a été ma préoccupation majeure. Désormais, l'arrêt des centrales est la priorité de mon activité citoyenne et de mon travail littéraire (...). Mon rôle, en tant que romancier japonais, est de me battre pour éliminer les centrales nucléaires. Tout mon travail prendra sens le jour où la société civile japonaise aura réussi à achever son 'grand oeuvre': faire triompher, pour la première fois peut-être, la volonté populaire". Car avec la catastrophe de Fukushima, ce sont les grandes questions de la démocratie qui sont en jeu : la mise en place d'une politique en contradiction avec certains choix affichés, la complicité des élites pour dissimuler la vérité, le choix entre la productivité ou l'éthique...
Ce grand combat entre pour l'auteur en résonance avec un cheminement intérieur vers la fin de sa vie, via l'écriture d'oeuvres qui compteront donc parmi ses dernières. Paraît ainsi actuellement en feuilleton dans la revue littéraire Gunzo un roman intitulé Dans un style tardif, qui conjugue, au milieu des ruines du désastre du 11 mars 2011 et au soir d'une vie, les inquiétudes d'un narrateur et de l'auteur.
Kenzaburô Oe précise dans l'article qu'une phrase de Milan Kundera l'accompagne dans l'écriture de ce livre : "En commençant par lui-même, chaque romancier devrait éliminer tout ce qui est secondaire, prôner pour lui et pour les autres la morale de l'essentiel."
Bon conseil à méditer et appliquer.
Photo prise à Tours le 15 octobre 2011
Note personnelle.
Lors d'une réception donnée jeudi dernier 15 mars à l'occasion du Salon du livre dont le Japon est l'invité d'honneur, j'ai eu la chance de voir Kenzaburô Oe ainsi que d'autres auteurs japonais que j'apprécie : Yôko Tawada, Keiichiro Hirano et - je crois - Yôko Ogawa... De les voir, mais sans oser aller leur parler.
15 mars 2012, Palais des affaires étrangères, Paris.
Au lecteur inconnu
Avons-nous trop d'amis ?
Ou, en d'autres termes, l'internet aurait-il vécu son âge d'or ?
Cela fait quelques semaines que je remarque au gré des pages web une sorte de mouvement tendant à exprimer : "J'en ai marre qu'on vienne voir mon espace web uniquement pour me compter parmi ses "amis", pour augmenter son nombre de "contacts" ou tout simplement pour que je vienne jeter un coup d'oeil sur sa page en retour (et sans forcément la lire...)". En bref, "j'en ai marre que personne ne lise (vraiment) ce que j'écris".
Il y a quelque chose de vrai dans tout cela ; ceux qui s'en plaignent n'échappent pas forcément, d'ailleurs, à ce qu'ils dénoncent. Alors, si c'est bien le cas, pourquoi ?
Parce qu'on ne peut pas plaire à tout le monde, c'est sûr. Parce qu'il peut arriver que ce qu'on écrit n'intéresse que soi-même. Parce que lire demande un effort qu'on n'a pas toujours le temps, l'envie de donner, lorsqu'on est face à notre machine.
Mais aussi : comment peut-on vraiment savoir si le visiteur du site ou du blog lit vraiment (ou pas) ce qui est écrit, ou même -plus globalement- s'il s'y intéresse? Il existe bien sûr des statistiques qui permettent de vérifier la durée d'une visite, le nombre de pages consultées, et lesquelles. Pas pour tout cependant.
Le mouvement observé pourrait certes être analysé comme une auto-régulation du système par ses propres acteurs. Mais ce qui me vient surtout, c'est cette question : comment et de quel droit jugerait-on le comportement d'un interlocuteur en se fondant sur la seule mise en relation électronique de son ordinateur avec nos précieux chefs-d'oeuvres du web ? Que savons-nous de l'autre, de l'autre côté de l'écran ?
L'internet, c'est la liberté. C'est la liberté d'écrire et celle, formidable, de donner à lire ce qui ne plaît pas forcément à tout le monde : j'en use abondamment. L'internet, c'est aussi la liberté de lire sans le dire, de lire sans forcément louer, mais sans forcément critiquer non plus.
J'espère, pour ma part, le lecteur inconnu que l'océan du web fera accoster ici, qu'il y trouve une escale, une bonne adresse ou une simple étape sur le chemin. Bienvenue !
Des nouvelles du Tribunal
J'ai bien conscience de mon silence de ces derniers temps et je remercie ceux qui se sont inquiétés d'Olivia Cham... Ce silence n'était qu'extérieur ; j'ai été assez occupée par les envois du Jeu du Fu (nombreux refus à ce jour), diverses lectures qui m'ont ouvert de nouvelles perspectives (je pense notamment au Livre de Job), et deux projets nouveaux que j'essaie de mener à bien plus ou moins de front : une sorte de dialogue, ou pièce de théâtre sur le thème de la justice, et une nouvelle style science-fiction qui, je pense, pourra être assez longue, si j'arrive à mes fins.
Un petit jeu m'a lui aussi pris pas mal de temps... Je vous en livre le résultat (très amateur) ci-dessous. Si ça pouvait donner envie de lire (relire ? pourquoi pas) Le Tribunal, ce serait formidable !
Le Tribunal - nouvelle version - CHAM 2011
A la recherche d'un éditeur
Je l'ai laissé entendre dans le dernier post : j'ai terminé récemment un manuscrit de roman.
Cela s'appelle Le Jeu du Fu et je suis en train de chercher un éditeur. J'ai créé un nouveau blog pour ce projet, où l'on peut lire un synopsis et les premières pages du roman, que je joins ici aussi : jeu_du_fu_cham_premieres_pages
Rendez-vous sur www.chamlejeudufu.canalblog.com
A bientôt !
Olivia
De l’original dans L’Original de Laura
The Original of Laura (L’Original de Laura)[1] est la traduction française du titre du dernier manuscrit de Vladimir Nabokov. « Dernier », c’est-à-dire celui qui était en cours à sa mort. Nabokov travaillait avec des fiches bristol sur lesquelles il écrivait avec des crayons à papier qui devaient respecter des spécifications très précises. L’Original de Laura est un ensemble de 138 fiches diversement cotées (à l’aide de chiffres, lettres, mots et chiffres, autres signes : cercles barrés de traits), chacune reproduite sur une page du livre avec sa traduction en dessous. L’ensemble a été révélé au monde et édité par Dmitri Nabokov, fils de l’auteur, en 2009 ; la traduction française de Maurice Couturier est de 2010, chez Gallimard.
Le sous-titre des éditions américaine et française, Dying is fun (C’est plutôt drôle de mourir), ne figure pas sous le titre de la première fiche (non numérotée, comme c’est l’usage pour la première page d’un livre), qui débute simplement ainsi : « The original of Laura », à la ligne, « Ch. One ».
Le plus grand mérite de ce sous-titre (au sujet duquel les spécialistes se sont prononcés et qui peut notamment s’expliquer par l’expérience d’auto-effacement ou dissolution du personnage de Philip Wild, et au plaisir qu’il y prend)[2] réside à mes yeux dans la noirceur prémonitoire et rétrospective à la fois de son humour : l’ironie de la mort, c’est que vous savez pertinemment que vous ne savez pas ce qui va se passer une fois que vous ne le verrez plus. Mais au bout du compte ce n’est pas tellement important. Le chat [3] dans la boîte peut être à la fois mort et vivant.
On a énormément écrit sur L’Original de Laura. On a approuvé cette publication posthume d’un « brouillon » à laquelle la volonté de l’auteur s’était opposée, on s’en est félicité, on l’a qualifiée d’erreur, on s’est extasié, on s’est ému. Par les plus grands spécialistes et par d’autres, tout a été dit (et j’aurais tendance à ajouter : comme toujours lorsqu’une intention créatrice dérange parce qu’on y décèle une différence, une étrangeté). De toute cette masse d’analyses, je n’ai presque rien lu, parce que je préfère m’en tenir d’abord à la source et que j’ai attendu juillet 2011 pour lire le dernier Nabokov, sur lequel je me serais jetée quelques années avant. Je ne l’ai pas acheté à sa sortie. Peut-être justement parce que c’était le dernier. Sans doute, surtout, parce que je pensais que le chapitre Nabokov de ma vie s’était progressivement refermé (un peu après la Nouvelle Ada, qui en marqua l’apogée) – s’il était évident qu’il brillait toujours en moi de sa lumière dorée, d’autres avaient été écrits depuis. Je changeais, mes lectures changeaient, mon écriture changeait.
Et puis, imperceptiblement, un manque est apparu, et cette curiosité-là a demandé à être satisfaite.
*
Ces mots : « l’original de Laura », pris à l’état brut, sont ce dont je voudrais parler ici. Par « à l’état brut », j’entends considérés uniquement en tant que mots, sans la valence que peut leur conférer l’emploi d’une majuscule, ou d’italiques, par exemple. Il est certain par exemple que le fait que Nabokov ait écrit sur sa première fiche : « L’original de Laura » et non : « L’original de Laura » (ni même « L’Original » de Laura ou de Laura) devrait être pris en compte. Il l’est, mais cela ne m’a pas non plus semblé décisif au regard de la diversité des choix onomastiques et typographiques (italiques, guillemets) qu’on relève dans l’ensemble des fiches.
*
Ces mots : « L’original de Laura », signifient-ils que le manuscrit qui porte ce titre (i.e. le roman de Nabokov qu’il devait devenir) est l’original d’un roman intitulé Laura, et qu’ainsi, le roman (réel) de Vladimir Nabokov (L’Original de Laura) est l’original d’un roman (imaginaire) dont il suppose la préexistence et qui ne saurait donc, par définition, que lui être antérieur : Laura ou encore My Laura, œuvre d’un amant de Flora, l’héroïne du roman de Nabokov ?
On sait que le maître est familier de tels brouillages de temporalités et d’autres dimensions, y compris dans sa propre vie. Dmitri Nabokov rappelle que L’Enchanteur, qu’il qualifie de « sorte de précurseur » de Lolita (original de Lolita ?), ne fut publié que dix ans après la mort de l’auteur, « la publication de Lolita ayant précédé celle de son ancêtre ».
Un roman R1, postérieur à R2, serait en fait l’original de R2.
Mais voilà : R2 (le roman de l’amant de Flora) n’a pas d’existence propre, en ce sens qu’on ne peut pas le lire ailleurs que dans le roman de Nabokov. R2 n’existe que parce que R1 (le roman de Nabokov) en parle. De ce point de vue, R1 étant l’auteur de R2, il en est bien l’original.
La recherche d’un original qui définit son propre système de réalité confine ici à une recherche de la vérité : vérité de Laura le roman de l’amant, vérité de Laura connue « dans la vie » comme Flora héroïne de Nabokov, ou peut-être vérité du propre roman de Nabokov. Ça paraît absurde, mais n’est-il pas troublant que Dmitri Nabokov, pour évoquer le livre de son père, parle tantôt de L’original de Laura, tantôt de Laura (comme il dirait Lolita), lui donnant ainsi le même titre que celui du roman de l’amant ? (ce dernier connaissant lui aussi, selon les fiches, quelques variations : My Laura ou « Laura »). Quid, enfin, d’un éventuel original de L’original de Laura ?
Un moyen de s’en sortir serait que les mots « L’original de Laura » soient certes le titre du livre de Nabokov mais ne désignent pas ce livre. Ce livre que je viens de lire n’est pas l’original de Laura. Cet original serait un autre livre… Flora, dès le chapitre 1er, évoque un « mystérieux manuscrit », le « testament d’un neurologue fou », auquel travaille son mari, Philip Wild, l’inventeur de l’auto-gommage.
Car tous ces livres existent-ils et quels sont-ils ? A bien des égards, L’Original de Laura est un livre-gomme prévenant par principe toute tentative d’explication, l’ensemble de ces Flora, Flaura, Laura (« Tout ce qui touche à sa personne est voué à demeurer flou, même son nom qui semble avoir été fait expressément pour qu’un autre soit modelé sur lui », est-il écrit), Laura et leurs divers originaux formant un seul et immense palimpseste mille fois récrit, sans début ni fin, sans chronologie. Après avoir identifié Flora à un « livre ardu non encore écrit, à demi écrit, récrit », l’auteur indique au contraire que « ce livre existe déjà, comme existe la magie, et aussi la mort ».
Des fragments superposés s’effaçant et s’annulant les uns les autres ou s’emboîtant dans les lacunes et les endroits gommés et regommés [4], dont l’esprit (la clef ?) se trouve peut‑être dans celui de ces sept mots exprimant à des degrés divers l’action d’effacer qui, ironie suprême, est rendu illisible par rature et non gommage)[5]. La liste figure sur une fiche reproduite au début et à la fin du livre. Observons enfin sur ce thème que le narrateur de My Laura est décrit comme « un homme de lettres névrosé et hésitant, qui détruit sa maîtresse par le fait même de dresser son portrait » : écrire efface. CQFD.
Si tout est donc bien gommage ou à gommer, on ne peut le comprendre qu’en lisant quelque chose qui par convention se laisse appeler : L’Original de Laura. Les mots bruts « Laura » et « original de Laura » pourraient désigner, en partant du degré d’artificialité le plus haut pour remonter à la « vérité » :
1° le roman dans le roman (Laura ou My Laura) ;
2° le personnage de roman quasi-éponyme du roman dans le roman (Flora ou Flaura) :
3° l’essence de ce personnage (si c’est bien ce qu’il convient d’entendre par « l’original d’une personne ») qui pourrait être le sujet du roman de Nabokov ;
4°enfin, possiblement, ce roman même (L’Original de Laura), une création qui serait en même temps à l’origine de tout, vérité dernière et première dont tout procéderait...
Et qu’en est-il de l’Aurora qui apparaît dans les dernières fiches, surgie de la jeunesse du mari de Flora ? Aurora Lee, dit Philip Wild, dont « la moue peinturlurée et [le] regard froid étaient (…) très ressemblants aux lèvres et aux yeux officiels de Flora ».
« Une autre l’avait-elle précédée ? Oui, certes oui… ». Aurora Lee pourrait être à Flora, à Laura, à l’original de Laura et à L’Original de Laura ce qu’est Annabel Lee à Lolita et Lolita…
Elle pourrait se trouver en 3ème position ci-dessus. Et qu’Aurora soit l’original de Flora/Laura expliquerait alors que la clef du best-seller Laura, œuvre de l’amant, ait été « perdue à tout jamais » puisque c’était le mari qui la possédait.
*
Vivre aussi est amusant. Cette méthode de recherche de la vérité par grattages et degrés successifs vers un original est précisément celle mise en œuvre par le héros de mon dernier manuscrit, achevé en mai dernier. Je la retrouve encore dans une lecture du mois de mai elle aussi, chez Borges, qui fait allusion dans les Enquêtes à « ce passage du dixième livre de la République, où il est dit que Dieu crée l’Archétype de la table, le menuisier un simulacre de l’Archétype, et le peintre un simulacre du simulacre ». A noter qu’une référence à Platon apparaît dans une des fiches (non numérotée) du maître.
De telles coïncidences font fi des sauts de pages arbitrairement introduits entre les « chapitres » d’une vie et les dégomment d’un seul mot. La joie heuristique qu’elles procurent ferait presque croire à une cohérence, à l’existence d’un sens. Elles pourraient même toucher à l’original absolu de notre monde de vanités.
© Olivia Cham, 2011
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[1] Le livre édité chez Gallimard porte le titre : « L’original de Laura ». L’édition américaine, « The Original of Laura ». Pour la clarté du texte, les italiques L’Original de Laura désigneront ici le livre de Vladimir Nabokov.
[2] Pour exemple de ce profond amusement : « le processus consistant à mourir par auto-dissolution procurait l’extase la plus grande qu’un homme puisse connaître » ; « le plaisir, frisant presque l’extase insoutenable, provient du fait que l’on sent la volonté œuvrer à une nouvelle tâche : un acte de destruction qui manifeste paradoxalement un élément de créativité dans la façon totalement nouvelle d’exercer totalement son libre arbitre » ; « De me défaire de la pensée par la pensée – suicide somptueux, dissolution délicieuse ! » (extraits des notes – ou du livre ? – de Philip Wild).
[3] Celui de Schrödinger.
[4] A l’image même des fiches de Vladimir Nabokov.
[5] Ces mots sont : efface (qui est entouré), expunse, erase, delete, rub out, un mot barré et illisible, wipe out, obliterate.
La rébellion
Andreas Pum croyait au Gouvernement, à la justice, en Dieu. Qu’importait d’avoir perdu une jambe puisque la guerre était nécessaire ? « Le Gouvernement, c’est quelque chose qui est au-dessus des hommes comme le ciel est au-dessus de la terre. Ce qui émane de lui peut être bon ou mauvais, mais cela est toujours grand et puissant, et ses desseins sont mystérieux et insondables, même si parfois certains hommes ordinaires arrivent à les comprendre. »
Il aurait voulu, à sa sortie de l’hôpital, être gardien de musée ou de jardin public, mais c’est une licence d’orgue de Barbarie qu’on lui avait accordé. Il jouait dans les cours et une fois, sur l’air de la Lorelei, une femme était descendue de sa fenêtre avec un calcul bien précis… Elle préparait le café, beurrait les tartines, avait même acheté un âne pour tirer la carriole de l’orgue…
Jusqu’au jour où Andreas ressentit l’injustice dans sa chair manquante, la jambe amputée et la prothèse promise : le jour où un homme riche, contrarié par une misérable affaire DSK à la sauce k-k*, insinua, dans le tramway, qu’il pourrait être un dangereux simulateur – un bolchevique…
« Les gens qui ont deux jambes nous rattrapent toujours. Les bipèdes sont nos ennemis. »
Andreas explose. C’est la bagarre et la dégringolade. Adieu femme et âne, adieu à la licence aussi : la police l’a retirée. C’est la prison, sans jugement, et parallèlement l’âme qui s’élève dans la rébellion pure, absolue, désintéressée, contre l’absurdité du système et de la vie.
Pourquoi la prothèse n’est-elle jamais arrivée ? Pourquoi le directeur de la prison lui a-t-il refusé l’autorisation de répandre ses miettes devant la cellule pour nourrir les oiseaux ? « Parce que c’est la première fois qu’un prisonnier [demandait] une chose pareille. »
Et Dieu, finalement (car il existe, Andreas le rencontre), est le seul coupable. « Dire que Tu existes, Toi, et que Tu ne fais rien ! C’est contre Toi que je me rebelle, non contre ces autres-là. (…) Que Ta toute-puissance est impuissante ! (…) Quel Dieu Tu fais ! (…) Je veux aller en enfer ! »
Tout est juste dans ce livre, sauf à mes yeux cette appréciation étrangère au récit qui figure en quatrième de couverture : « Un roman tendre et mélancolique sur l’époque singulière de l’après-guerre ». Ce serait plutôt un roman ironique et glaçant, et je dirais même qu’il n’a rien à voir avec l’après-guerre, ou pas seulement. Mais peut-être faut-il avoir déjà éprouvé de la rébellion pour s’en rendre compte.
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* Kaiserlich und königlich (abrév. k.u.k) : impérial et royal, pour qualifier le régime austro-hongrois et son administration. Sur cette notion, cf. R. Musil, L’Homme sans qualités.
La Rébellion, Joseph Roth, 1924. Traduit de l’allemand par D. Dubuy et C. Riehl, Seuil, 1988.
Week-end de Pâques
Fragment n° 3907 retrouvé à l'intérieur de la porte creuse de la chambre, imprimé sur papier fin, demi-feuille pliée en quatre et glissée dans une fente de bois décollé :
« Mort et résurrection devraient nous arriver à chaque seconde, chaque instant devant en quelque sorte être Pâques pour nous garantir un renouvellement permanent, seule manière d’éviter la sclérose, le titre de ce message n’en devenant paradoxalement que plus actuel. Mais le fait est que les réflexions qui suivent naquirent tout de même dans mon esprit un week-end dit "de Pâques" au sens du calendrier.
J’ai écrit quelque part (certainement dans Les Pommes) que l’enfance était une maladie congénitale dont on passait le reste de sa vie à guérir.
La vie se passe-t-elle à se défaire de ce qu’on fut ?
Feuillets, brouillons, pochettes de carton défraîchies, "manuscrits" soigneusement recopiés sur des cahiers neufs, poèmes tapés à la machine (il fallait ajouter le point d’exclamation à la main – la touche était cassée et mes textes d’alors en comportaient beaucoup), essais divers, amoncelés durant des années : ceci fut ma vie, ces papiers mon trésor.
Un trésor amoindri à chaque pérégrination par les lois du tri, dont le dernier noyau est resté là, dans ce qu’on appelle encore "ma chambre" (ou "ta chambre"). Laissé au fond d’un tiroir du bureau, abandonné du côté du passé, il n’a pas fait avec moi le dernier voyage et je ne me reconnais plus dans cette dépouille, résidus de dégraissages précédents dont je ne sais plus la logique, qu’à chaque visite j’allège encore un peu (toujours un peu moins à chaque fois) selon une logique différente, accentuant ainsi mon étrangeté à ces papiers.
Pourquoi ne pas tout jeter d’un coup, alors même que je n’en relirai rien (cela me décourage d’avance) ? Pour (me) prouver que cela a existé, que j’ai existé ? Qui cela intéresserait-il si ce n’est moi ? Une phrase me revient en tête - qu’on m’a citée un jour pour du Platon : "tout ce qui est passé appartient à la mort." Pouvoir tout jeter, ce serait trouver le vaccin contre les maladies d’enfance et d’adolescence. Jeter par petites doses, se guérir homéopathiquement, ressusciter par bribes tandis que d’autres meurent, et ainsi de suite, pendant tout "le reste de la vie ". »
L'autre légende
La Revue des Ressources m’a donné l’occasion, l’hiver dernier, d’expérimenter des conditions d’écriture renouvelées.
De quoi s’agissait-il ?
Dans le cadre de la préparation du festival international de la photographie sociale (Photsoc, édition 2011, Sarcelles du 30 avril au 15 mai 2011), la Revue proposait à ses contributeurs d’écrire des textes «sur» (ou plutôt «sous», typographiquement parlant) les photographies qui avaient été sélectionnées pour l’exposition.
Des textes illustrant des images : en pata-étymologie, cela s’appellerait de la graphiconie (le contraire d’iconographie, logiquement).
Ecrire au sujet d’une photo, donc, rédiger une «légende» au sens de : «inscription, texte explicatif placé au bord, à la marge». Partir d’une image pour arriver au texte. C’est ce que je vis tout d’abord comme un nouveau jeu – mais dans ce nouveau résidait justement une sorte d’erreur de perspective. Un retournement de situation, tout au moins, pour qui est attaché comme je le suis de manière si intransigeante à la virtualité d’un texte qu’une illustration ne saurait qu’en réduire la portée, favorisant ou orientant le lecteur vers une interprétation privilégiée…
Je choisis deux photos à légender. L’une, de Rocco Rorandelli : un poste de radio posé au milieu de la pierraille d’un relief sec, ingrat, l’antenne pointée vers le ciel implacable. J’écrivis La distance x dans la nuit des après-midis de novembre ; dehors il neigeait.
La seconde, celle d’un renard empaillé dans une maison bleu piscine en ruines, sphinx roi d’un monde perdu, fit écho à mon goût des endroits louches, abandonnés et à mon obsession de chercher dans l’écriture une formule de conservation des traces du temps humain. Et puis, comment ne pas voir dans ce renard chiné par la photographe, Christine Bergougnous, le frère d’âme d’un ours recueilli dans la rue par Tensen, un 23 août ?
Ces considérations s’exprimèrent dans Le Musée de la Terre.
Mais cela, c’était bien ma vision de ces images, et les reproches que j’aurais adressés à des illustrations réductrices de la multiplicité de sens d’un texte, je pouvais me les appliquer à moi-même. N’ôtais-je pas de leur richesse à ces photos en les légendant de la sorte ?
A pousser la réflexion sur ce thème, j’en revins à la vanité de mon désir de fixer le réel par des mots, de cette ambition folle d’une écriture aussi exacte que la fameuse mémoire visuelle nabokovienne, celle «qui projette instantanément, sur l’écran interne des paupières closes, l’image rigoureusement fidèle et objective…» (au fait, c’est encore bien d’images qu’il s’agit…)
Car oui, dans un sens, l’écriture a toujours un temps de retard sur la réalité, visible ou photographiée ; elle l’interprète et la gauchit. Mais de l’autre : avais-je totalement tort d’user ma vie à croire que l’écriture est aussi en avance sur la réalité qui n’existe pas encore parce qu’elle la crée ? Poésie.
C’est bien parce que le résultat de l’expérience – ma vision de ces images – était partial que la légende ici rejoignait finalement l’autre légende, celle du «récit héroïque, merveilleux, fabuleux» ou de la «présentation déformée ou amplifiée d’une réalité quelconque, et relevant principalement de l’imaginaire», et que les conditions d’écriture expérimentées n’étaient pas tant nouvelles que renouvelées, dans tous les sens du terme d’ailleurs.
Je proposerais donc pour finir d’ajouter à ces définitions de la légende la notion de projection performative. Car de même que «c’est une bien misérable mémoire que celle qui ne s’exerce qu’à reculons» (L. Carroll), ce serait une bien misérable écriture que celle qui s’en tiendrait à ce qui est déjà créé.
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La distance x, p. 22
Le Musée de la Terre, p. 52
Les définitions citées sont issues du Dictionnaire de l’Académie française.



