l'écran intérieur des paupières

une "mémoire visuelle [qui] projette instantanément, sur l'écran interne des paupières closes, l'image rigoureusement fidèle et objective d'un visage aimé, comme un fantôme minuscule en couleurs naturelles..." Nabokov

10 octobre 2009

Le tapis volant

Extrait de Mémoire de Lion 

« Dentelle avait vu un tapis volant dans un catalogue de jouets et, comme si l’expérience du chocolat courant ne lui avait pas suffi, Tensen avait promis de le lui commander. En vérité, je crois qu’il était persuadé qu’en y croyant vraiment, le tapis volerait réellement. Ce cadeau était pour lui la réalisation d’un vieux rêve, une histoire qu’il avait lue dans son enfance et dans laquelle le fils prodigue d’un maharadjah revenait, sur un tapis volant rouge qui prenait toute la page, au palais natal minuscule du coin de l’illustration, en bas à gauche. « Si j’avais su qu’on pouvait en acheter, il y a longtemps que j’en aurais un », avait-il d’ailleurs dit à Mina, qui n’avait rien répondu. De manière générale, elle trouvait ridicule que Tensen crût possible de voler, qu’il en eût le désir comme d’une chose réalisable.

Dentelle avait d’abord annoncé qu’il voulait ce tapis pour l’offrir à Biantre (ce que Tensen avait trouvé typique de sa générosité), puis avait très vite admis que c’était pour pouvoir la rejoindre sur la Lune « sans avoir à pédaler » : Mina observa alors qu’il ne s’agissait pas de pureté, mais de paresse.

Biantre avait atterri dans notre univers un matin de printemps, à un moment où le corps de Mina et de Dentelle s’était trouvé déserté par ses occupants. Biantre, qui se trouvait alors en suspension, non incarnée, l’avait investi ; du coup, Mina cohabitait non seulement avec Dentelle mais aussi avec Biantre. Biantre était très différente de Dentelle ; elle était sage et très évoluée dans le samsâra, à ce que disait Tensen. Ce que j’en voyais, moi, c’est qu’autant la présence de Dentelle pouvait angoisser Mina et la précipiter dans les gouffres de bizarrerie qui la hantaient, autant l’influence de Biantre l’avait apaisée, lui avait donné confiance en elle.

Biantre se déplaçait à vélo dans l’espace. En pédalant, elle fabriquait l’électricité qui faisait briller les étoiles, et lorsqu’elle était particulièrement en forme, elle parvenait à faire durer la pleine lune pendant trois jours. Sa mission consistait aussi à empêcher les nuages de tomber sur la Terre.

Ce pauvre Dentelle, qu’au début elle traînait derrière elle dans un chariot accroché à son vélo, s’était mis en tête de « mettre son trésor en sécurité sur la Lune » : quatre millions d’euros en pièces et en billets, qu’il avait gagnés grâce à son activité de consultation dans le garage. En fait, les gens l’adoraient : Dentelle parvenait à les débarrasser de leurs soucis et en était généreusement récompensé. Il avait donc caché son butin sous un cratère, mais le problème, c’est que tout avait disparu : lorsque Tensen et Mina avaient eu à un moment besoin d’argent, Dentelle, qui voulait les aider, ne se souvint plus de l’endroit où il avait enterré le trésor. Il creusa et retourna en vain tout le sous-sol de la Lune. Tensen en avait conclu que les pièces de métal avaient fait l’objet d’une réaction chimique et que le trésor avait été dissous. Mais comme à son habitude, il avait rassuré Dentelle en lui jurant que ça n’aurait rien changé, qu’ils pourraient y arriver sans son aide... (...) »

  Mémoire de Lion, Golda, Tensen éditions, 2099, p. 107

Posté par Olivia Cham à 06:27 - Le Bestiaire enchanté - Commentaires [0] - Permalien [#]

09 septembre 2009

9-9-9

9-9-9, un souvenir de l'Ermite de la 69ème rue...

"Neuf. Triangle de ternaires et triplement du triple. C'est le terme limite de la série avant son retour à l'unité. Pour les Hébreux, il était le symbole de la vérité, puisque caractérisé par le fait qu'une fois multiplié, il se reproduit (par addition mystique)(J.E. Cirlot, 1962)." (Jerzy Kosinski - L'Ermite de la 69ème rue - p. 470)

Et un jour idéal pour dater (ou antidater) un fragment du bizarre.

Bonne journée,

Olivia

Posté par Olivia Cham à 00:00 - Memento - Commentaires [0] - Permalien [#]

26 août 2009

Mémoires terrestres

Mémoires terrestres, c'est le titre d'un roman que je vous propose de lire en ligne sur le blog qui lui est consacré : http://www.memterrestres.canalblog.com

Le roman paraîtra par épisodes correspondant à ses chapitres. Chaque épisode pourra être lu à l'écran et sera téléchargeable au format PDF. Une petite présentation du projet suit ci-desssous.

Bonne lecture !

Olivia

-------------------

Mémoires terrestres : présentation

La thèse du roman est ce que j'ai appelé «la théorie du punching-ball», ainsi exposée par Shoe, le personnage principal et la narratrice : «J’en étais arrivée à cette encore confuse, mais profonde conviction : aucun mobile rationnel – la séparation des pouvoirs, le contrôle des décisions par exemple – n’aurait jamais été assez puissant pour amorcer une telle rupture. Il aurait fallu pour cela une raison secrète, cachée, plus forte que tout et sans rien à voir avec ce système qui repoussait le changement de toutes ses forces – un changement aussi incompatible avec ses principes que l’huile et l’eau sont non miscibles. Paradoxalement, seule une raison qui lui était étrangère pouvait lutter efficacement contre l’institution, non en s’y attaquant pour ce qu’elle était, mais comme à un objet de substitution purement apparent – exactement comme on cogne sur un punching‑ball pour ne pas tuer son père ou sa sœur. Qu’importe, si le résultat est atteint ?»

Le roman est un exemple d'application de cette théorie.

Posté par Olivia Cham à 06:50 - Livres écrits - Commentaires [0] - Permalien [#]

21 août 2009

"J'ai tout vu à Hiroshima." - Hypothèse n° 4

La quatrième hypothèse a jailli pendant la nuit du 3 au 4 août 2009, je crois. En écoutant la radio, j'étais tombée au milieu d'une discussion entre deux écrivaines vietnamiennes sur Marguerite Duras : d'après mes recherches, il s’agirait de Doan Cam Thi (La Douleur de Marguerite Duras, Hanoï, 1999) et de Thuân (Chinatown, Seuil, 2009, traduit du vietnamien par Doan Cam Thi).

Hiroshima mon amour fut naturellement évoqué, et l’une d’entre elles expliqua la phrase «j’ai tout vu à Hiroshima» comme «j’ai tout compris à Hiroshima». Elle présenta son propos d’une manière qui me fit penser à un genre d’illumination, d’eurêka, comme si cela signifiait : «en cet instant, j’ai tout compris de cette affaire, du sens de la vie, et ça s’est passé à Hiroshima». Dans cette quatrième hypothèse, le concept et le lieu Hiroshima ne me semblent plus au premier plan. Ce n'est pas forcément Hiroshima que l'on comprend et ce genre de compréhension pourrait survenir ailleurs qu'à Hiroshima. Il y a bien sûr des endroits plus propices à la révélation que d’autres, mais «tout comprendre» (même d’Hiroshima) peut arriver à Hiroshima ou partout ailleurs.

Ainsi, à cet instant, ai-je eu la révélation de l’hypothèse n° 4 (c'est-à-dire celle de la révélation, donc la révélation de la révélation, soit une révélation2) alors que je n’étais pas à Hiroshima.

Posté par Olivia Cham à 06:44 - Memento - Commentaires [0] - Permalien [#]

19 août 2009

Sable

"En deux cents années, le sable n'avait pas changé. Sur toutes les planètes, il demeurait semblable à lui-même. Il était ce qui reste lorsque les palais et les montagnes se sont effondrés."

G. Klein, Le gambit des étoiles, 1958 - Livre de poche, p. 206.

Posté par Olivia Cham à 00:10 - Memento - Commentaires [0] - Permalien [#]

22 juin 2009

Les futurs musées

"Et même, j'ai encore des documents. Des documents d'une valeur inestimable qui feront frémir d'orgueil les gardiens et les conservateurs des futurs musées : de vieux journaux tachés, graisseux et déchirés qui ont enveloppé des sandwiches, et des vieilles boîtes de conserves et de sardines à l'huile, maintenant vides, mais qui n'en restent pas moins les précieux témoins d'un passé grandiose."

Régis Messac, Quinzinzinzili, 1935, L'Arbre vengeur, 2008, coll. L'Alambic, préface Eric Dussert.

Posté par Olivia Cham à 23:00 - Memento - Commentaires [0] - Permalien [#]

07 juin 2009

"Tu n'as rien vu à Hiroshima."

A l’époque où j’avais écrit la note Entre prévoir et imaginer (reproduite ci-dessous), j’avais formulé deux hypothèses sur le sens de cette phrase :

Hypothèse n° 1 : Tu n’as rien vu parce que c’est incommunicable, tu ne peux pas comprendre.

Hypothèse n° 2 (née d’une phrase d’Ibuse dans Pluie Noire : « Jamais nous n’avions entendu dire, jamais nous n’aurions imaginé qu’une bombe si terrible existât en ce monde ») : Tu n’as rien vu parce que tu n’as rien pu voir, c’est impossible, inimaginable, inhumain, cela ne doit pas exister. D’où une défaite de l’imagination humaine en deux temps : 1°, parce que c’était inimaginable, personne n’aurait eu l’idée de concevoir une telle chose ; 2°, l’imagination n’est pas allée si loin, s’est heurtée ou soumise à des limites, ce qui s’est révélé un échec et finalement une erreur puisqu’il eût fallu au contraire une imagination humaine assez cynique pour concevoir et donc prévoir, peut-être prévenir cette chose inhumaine.

Une autre hypothèse m’est apparue l’autre soir alors que je regardais le film une nouvelle fois. Cette hypothèse n° 3 serait que cette phrase a un rapport avec l’oubli : tu n’as rien vu, donc tu ne peux rien oublier.

J’ai eu cette idée lorsque la femme dit, au sujet de son histoire avec l’Allemand, que c’est la première fois qu’elle la raconte. « Elle était, vois-tu, racontable » conclut-elle. Ce qui m’a fait penser : elle était donc dicible, elle ne faisait pas partie de l’inexprimable, et m’a renvoyée d’abord à l’hypothèse n° 1.

Mais cette réplique intervient à un moment où elle se rend compte aussi qu’elle est en train d’oublier son premier amour avec l’Allemand ; comme si cette histoire qui a maintenant été racontée pouvait être oubliée, ou même pouvait être oubliée maintenant qu’elle a été racontée.

Le fait de n’avoir rien vu impliquant celui de ne rien pouvoir raconter serait donc, à l’inverse, la raison pour laquelle l’histoire d’amour avec le Japonais à Hiroshima ne sera jamais oubliée. Si elle n’a pas été vue, si elle n’a pas existé, elle ne peut donc être oubliée.

Cet oubli impossible de ce qui n’a pas été vu à Hiroshima vaut pour tout ce qui est Hiroshima : du drame nucléaire à l’histoire d’amour avec l’homme nommé Hiroshima. Les deux ne pourront jamais être oubliés parce qu’on ne les a pas vus. Mais – et c’est la conséquence de cette condition d’oubli impossible – ces choses ne pourront jamais être racontées non plus : à la différence de l’histoire avec l’Allemand, elles, sont inracontables, indicibles. 

Et pourtant, peut-on faire autrement que d’avoir vu ? (faire comme si on n’avait pas vu ? Ne serait-ce pas pire que de voir et d’oublier ?)

« De même que dans l’amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j’ai eu l’illusion devant Hiroshima que jamais je n’oublierai. De même que dans l’amour. »

A suivre. Je n'ai pas encore fini de réfléchir à cette phrase.

--------------

Entre prévoir et imaginer – 10 avril 2007

Pluie Noire a fait remonter à la surface une phrase (qui n’en était jamais restée éloignée, toutefois, depuis que je l’ai lue il y a bientôt dix ans, et que je n’ai au fond jamais cessé de méditer) : « Ils [les Japonais pendant la guerre] ne cessaient de répéter que sécurité et moral tenaient seulement au fait d’être prévenus. Quelle que fût la catastrophe, (…) le mot d’ordre était que tout avait été prévu et qu’il n’y avait donc pas de souci à se faire (Ruth Benedict, Le Chrysanthème et le Sabre).

Or : « Jamais nous n’avions entendu dire, jamais nous n’aurions imaginé qu’une bombe si terrible existât en ce monde », dit Ibuse.

L’impuissance – la défaite de l’imagination : voilà peut-être une des clefs de ce qui me touche autant, dans Hiroshima.

Et ce reproche aussi s’enrichit d’autres sens, qui me le font comprendre différemment :

« Tu n’as rien vu à Hiroshima ».

Posté par Olivia Cham à 15:57 - Memento - Commentaires [0] - Permalien [#]

22 mai 2009

Lune - Moonheart

« Mieux vaut être lunaire que lunatique »

Fragment 2 du bizarre, par Moonheart

Posté par Olivia Cham à 23:02 - Fragments du bizarre - Commentaires [1] - Permalien [#]

Métempsycoses d’une tache - Demian Kaïn

«Lorsque le train à deux étages est entré en station, il était relativement vide. Suffisamment en tout cas pour que puisse rester sans occupant tout un pan du niveau inférieur au milieu duquel s’étalait une vaste tache aux contours arrondis, rose chair, constellée de pustules qui se révélaient, à l’analyse, des morceaux de frites à moitié digérés ; à quoi l'on devinait que cette tache, par conséquent, était déjà passée par plusieurs vies antérieures, au moins deux. A elle seule en tout cas, elle condamnait six places assises. Je n’eus pas le courage de monter à l’étage supérieur et m’assis à l’autre extrémité du wagon, dans un «vis-à-vis» à deux places, conversation d’un genre moderne, pensai-je ; le jeune homme qui était monté en même temps évita comme moi la zone sinistrée.

A la station suivante, les voyageurs, plus nombreux, marquèrent un même coup d’arrêt correspondant à l’entrée de la tache dans leur champ de vision, et se dirigèrent du même mouvement vers d’autres places, dont celle qui me faisait face. Je réalisai à cet instant que la senteur particulière de la tache était couverte par la puanteur ambiante, et me mis à observer plus précisément le wagon : les plinthes noires de crasse visqueuse, le faux-plafond qui dispensait sa lumière blafarde et clignotante au travers de lamelles peuplées de moutons en ombres chinoises. J’enlevai mon bras de l’accoudoir et tentai de déborder le moins possible de moi-même.
Encore un arrêt, et toujours plus de passagers. Une femme en jupe aux genoux, un journal à la main qu’elle lisait en marchant, ouvrit le bal cette fois-ci ; robot téléguidé doté d’un radar, un bref coup d’œil lui permet de repérer, en même temps que le bloc de six places libres (une chance à cette heure-ci!), la présence d’un obstacle qu’elle n’avait pas le temps – ni même besoin, peut-être – d’identifier : il lui suffisait de savoir qu’il lui fallait l’éviter… Ce ne fut qu’une fois dans la travée qu’elle se rendit compte de l’endroit où elle avait mis les pieds. Mais d’autres l’avaient suivie et elle ne pouvait plus reculer, elle s’assit donc tout au fond, près de la fenêtre, tandis qu'ils essayaient d’encercler la tache du plus loin possible. Là d’où j’étais, entre leurs jambes et leurs sacs, elle était devenue invisible.
Le train s'arrêta encore et les arrivants vinrent tout naturellement combler les vides. J’échangeai un regard avec celui qui était monté en même temps que moi, froncement de sourcils d’étonnement ou d’impuissance, le regard baissé tout de suite après… Et puis tout redevint habituel, la noria des montées et des descentes, et il descendit lui aussi. Je restai jusqu’au terminus et quittai le wagon en dernier. La tache avait disparu. Aussi totalement, parfaitement disparu que si elle ne s’était jamais trouvée là, ou s’était envolée sans même laisser derrière elle une plume, une preuve de la dernière existence qu’elle venait de quitter dans ou avec ce train.»


Fragment 1 du bizarre, par Demian Kaïn

Posté par Olivia Cham à 22:58 - Fragments du bizarre - Commentaires [0] - Permalien [#]

Fragments du bizarre

La rubrique "Fragments du bizarre" souhaite accueillir sur L'Ecran intérieur des paupières des écrits originaux et inédits correspondant à un seul mot d'ordre : bizarre.

Elle n'a ni pour ambition ni pour intention de rivaliser avec les anthologies ou autres florilèges existants du bizarre, quelle qu'en soit la dénomination, mais se veut une reconnaissance et une élaboration du bizarre en temps réel, dont les fragments composeraient les pièces d'un puzzle infini.

Cette rubrique, qui appartient à chacun d'entre nous, n'a donc d'autre objectif que de permettre l'expression en toute liberté du bizarre - entendu, par définition, de manière singulière et toujours renouvelée.

Posté par Olivia Cham à 22:46 - Fragments du bizarre - Commentaires [0] - Permalien [#]



Page suivante »