25 octobre 2007
L'histoire de Dentelle
à M.A.
"Souvenez-vous que l'imagination est la faculté qui permet de voir les rapports des êtres et des choses tels qu'ils sont et tels qu'ils pourraient être."
Oscar Wilde, cité par Jerzy Kosinski, L’Ermite de la 69ème rue.
L'histoire de Dentelle (1)
1. Le plus dur
Un jour, Dentelle disparut et le bruit courut qu’il était mort. Impossible de savoir d’où provenait cette information, ni même si elle était vraie ; mais pour tous les habitants de la maison, ce fut comme un deuil national.
On disait que Dentelle était mort de tristesse, à cause de la civilisation.
Lion cachait sa douleur à Alissa, qu’il aimait pourtant, parce qu’elle était à cette époque en pleine rébellion. A ses yeux, Dentelle n’avait pas plus d’importance qu’une crotte de nez – selon les termes exacts qu’elle employait. Elle ne comprenait pas pourquoi Lion accordait autant d’attention à Dentelle, au lieu de l’aimer, prétendait-elle. Elle ne trouva donc rien à redire à son absence.
Alissa causait énormément de souci à Lion lorsqu’elle était ainsi en proie à de violents conflits contre elle-même. En vérité, ce qu’elle oubliait ou ne voulait pas admettre, pendant ces périodes de jalousie, c’était tout ce qui, en elle, relevait de Dentelle.
Car Dentelle était son double, en quelque sorte ; ou, plus précisément, elle était la face humaine de Dentelle (qui, lui, était un ours). Chacun d’eux représentait ce qui manquait à l’autre : Alissa était la part manquante de Dentelle, et réciproquement.
Or il peut arriver, aussi étrange que cela soit, qu’on ait du mal à accepter complètement une face de sa personnalité. Telle était la raison pour laquelle Alissa s’en voulait, et en voulait à Lion d’accepter et d’apprécier Dentelle ; d’autant plus, d’ailleurs, que c’était lui qui les avait réunis et révélés l’un à l’autre.
Quelques semaines plus tard, Dentelle revint à la maison. Il avait, disait-il, été enfermé en enfer, sur la dénonciation de lettres anonymes qui l’accusaient d’être responsable de tout le mal sur Terre. C’était faux, évidemment, mais il n’avait pas pu être entendu. Il avait été condamné sans instruction ni explication, sans aucune possibilité de se défendre et sans procès.
En enfer, il avait dû rester immobile au milieu de quatre feux alimentés en permanence. Ses chaussures et la plante de ses pieds avaient brûlé. Les méchants l’obligeaient à manger des betteraves rouges, qu’il détestait, et à regarder ceux qui détestaient le miel en manger alors que lui l’adorait. Sa vie était devenue le supplice qu’il devait subir en punition de toutes ses fautes. Le pire, c’est que Dentelle commençait à être réellement persuadé de sa culpabilité ; ce qui arrive souvent, du reste, dans ce genre de situations.
Il expliqua qu’on lui avait donné la permission de revenir sur Terre pour vingt-quatre heures, mais qu’il devrait partir à minuit pile. Sinon, conclut-il énigmatiquement, ce serait « encore pire pour lui ». Dentelle reprit donc le chemin de l’enfer sans qu’il fût possible de le retenir, à moins de le perdre complètement.
Lion était atterré par l’absurdité de cette situation. On disait que Dentelle était mort, alors qu’il semblait vivre quelque part ; mais vivre une vie affreuse à laquelle on aurait pu préférer pour lui une vraie mort inerte. C’était incompréhensible. En fait, Lion attendait secrètement le jour de Noël avec l’espoir que Dentelle reviendrait.
Et il avait raison. A son réveil, ce matin-là, Dentelle était assis à son chevet :
« Si Alissa et toi voulez bien m’adopter, je pourrai rester toujours avec vous », annonça-t-il. « Sinon je devrai rester en enfer à tout jamais, sans plus pouvoir revenir, même pour une journée. Je dois donner la réponse aux méchants avant minuit. »
Seulement, à minuit, Alissa ne s’était toujours pas décidée. Lion et Dentelle étaient désespérés. Comme d’habitude, elle tenait le sort de Dentelle entre ses mains et elle avait laissé expirer le délai. Vers deux heures du matin, pourtant, elle annonça qu’elle avait tout arrangé avec les méchants et que Dentelle pouvait rester.
Lion ne chercha pas à élucider ce nouveau mystère. Il lui vint à l’esprit que les lettres de dénonciation avaient peut-être été écrites par Alissa, mais il ne chercha pas à le vérifier. L’essentiel, pour lui, était que Dentelle pût rester.
Sa joie ne put être complète, malgré tout : Dentelle souffrait, précisément, de son changement de statut. Alors qu’avant sa disparition il vivait sur Terre tout naturellement et sans formalité, sa nouvelle condition d’adopté le déprimait. Il se sentait dépendant et tributaire, comme si l’amour qu’on lui portait avait été forcé ou qu’on l’aimait par charité, non pour lui-même.
Il conserva de cette sinistre expérience la conviction qu’il était par nature nuisible et qu’Alissa et Lion avaient fait preuve, à son égard, de simple pitié. Lion, malgré tous ses efforts, ne parvint jamais à lui ôter ces idées de la tête.
Un rien attristait Dentelle, et il fallait des trésors d’imagination et d’affection pour le «détristifier», ne serait‑ce qu’un instant.
C’était pour Lion une lourde tâche que celle de veiller au bonheur de Dentelle tout en ménageant la susceptibilité d’Alissa. Mais c’était pour Dentelle que tout était le plus dur, incontestablement : la mort, comme la vie.
L'histoire de Dentelle (2)
2. Les montreurs d’ours
On dit parfois que les choses s’expliquent par ce qu’on a vécu dans l’enfance. Je ne sais pas si c’est vrai ; en tout cas, quelques épisodes de la jeunesse de Dentelle pourraient peut-être expliquer sa persistance à penser qu’il ne méritait pas d’être aimé.
Dentelle était né en Ecosse, dans les Highlands. C’était un ours des montagnes, habitué à vivre en plein air, et à se rouler dans la tourbe avec ses amis.
Sa fourrure était rousse : un bon présage, car les ours roux sont les plus gentils. Son jeu préféré était de faire des tas de cailloux. Il les classait par couleurs, les comptait, les rangeait. Pour lui, c’étaient des billes, des porte-bonheur, des presse‑papiers qu’il plaçait sur les feuilles mortes et les écorces pour éviter qu’elles ne s’envolent.
Il avait aussi trouvé, près de la route, une petite poupée avec une robe à pois jaune et vert qui devint la princesse de son monde enchanté. Elle s’appelait Mina. Dentelle disait qu’elle était sa sœur et il ne s’en séparait jamais.
Un jour d’été, il décida que c’était l’anniversaire de la poupée. Elle aurait six ans, comme lui. Il était en train de lui préparer un gâteau de cailloux lorsqu’il entendit quelque chose derrière lui.
Mina dans la main, il se retourna.
Ces gens portaient aux pieds des choses noires qui ressemblaient aux souliers de la poupée (ses parents avaient expliqué à Dentelle ce que c’était), et c’est à ce signe ‑ leurs chaussures ‑ qu’il sut qu’il s’agissait d’hommes. Il n’en avait jamais vu auparavant.
L’un d’eux lança : « Vous avez vu, il a une poupée ! ». Tous se mirent alors à rire et, ramenant leurs filets de derrière leur dos, s’approchèrent de lui. Dentelle tomba dans leurs rets. Dans le désordre de sa chute, Mina se brisa net. Elle avait volé au loin et l’un des hommes lui donna le coup de grâce avec sa chaussure noire. Seul un de ses bras était resté dans la main de Dentelle.
Il avait tout perdu. Il dissimula le bras de Mina dans une poche de fourrure et, dans son désespoir, fit le serment de le garder toute sa vie. Les hommes l’emmenèrent en bas de la montagne et l’enfermèrent dans un camion grillagé. C’étaient des montreurs d’ours.
Cet événement marqua pour Dentelle le début d’une vie d’humiliation et d’exhibitions qui dura plusieurs années. Ses maîtres l’enchaînaient, le bâillonnaient, le traitaient comme une bête sauvage et insensible sans lui témoigner la moindre douceur.
Lion, qui voyageait alors en Ecosse pour son travail, assista un soir au spectacle dont Dentelle était la victime. Lui qui croyait en la liberté fut profondément révolté. La nuit suivante, il frappa à la roulotte de Dentelle et lui parla à travers la porte. Il lui expliqua qu’il n’était pas obligé de mener cette vie, que tel n’était pas le destin de tous les ours, comme on avait voulu le lui faire croire. Il l’exhorta à recouvrer sa véritable personnalité. Il en allait de sa dignité d’ours, conclut-il en partant, annonçant qu’il reviendrait la nuit suivante.
Le lendemain, Dentelle lui ouvrit la porte. Il avait brisé ses chaînes d’un seul coup : comme il s’était toujours montré doux et docile depuis des années, ses maîtres ne prenaient plus le soin de l’attacher aussi solidement qu’au début.
Lion l’avait sauvé. Il accueillit Dentelle dans la maison qu’il habitait avec Alissa. Il avait en effet immédiatement eu l’intuition que Dentelle était la part manquante dont Alissa se languissait et que, grâce à lui, Alissa découvrirait elle aussi sa véritable personnalité.
Lion avait décidé de les rendre l’un à l’autre afin qu’ils se retrouvent eux‑mêmes.
L'histoire de Dentelle (3)
3. Encore des mauvais souvenirs
De toute façon, si on réfléchit, la vie de Dentelle n’avait pas cessé d’être un drame depuis que ses parents l’avaient abandonné.
Il ne savait pas pourquoi ils avaient fait ça. En fait, il paraît que c’est une des différences entre les humains et les animaux : une fois sevrés, les enfants et les parents animaux mènent des vies complètement indépendantes. C’est donc normal, pour les ours ; mais Dentelle, qui avait quatre ans à ce moment-là et qui était peut‑être un ours différent des autres, acquit alors sa fameuse conviction qu’il ne pourrait intéresser personne et que personne ne l’aimerait jamais.
Cela le rendait très triste. Même si tout lui prouvait que c’était faux, il ne pouvait s’empêcher d’imaginer, par exemple, que Lion se lasserait de lui et l’abandonnerait aussi. Son statut d’adopté, après son retour d’enfer, n’avait rien arrangé.
Pourtant, Dentelle avait énormément de qualités. On pourrait dire qu’il n’avait aucun défaut. Il était la gentillesse incarnée, et il n’en voulait même pas à ses parents de l’avoir abandonné. En bref, on ne pouvait que l’aimer.
Depuis son arrivée dans la maison, il avait appris énormément de choses et il était devenu très cultivé. Comme il n’était pas allé à l’école, il avait entrepris de remédier à son manque d’instruction en lisant le dictionnaire de A à Z. A l’époque de sa disparition en enfer, il en était à la lettre G, et il pouvait expliquer des mots tels que Guernica, grimoire, guipure. A son retour, il avait repris le travail là où il l’avait arrêté. Il était tellement passionné par son étude qu’il lui arrivait de se réveiller le matin en récitant des mots.
Il avait aussi appris à écrire, et Lion lui avait créé une adresse de courrier électronique. Dentelle, dans ses messages, employait toujours des mots simples, dans un style remarquablement clair, et n’avait aucune difficulté à se faire comprendre. Dans la journée, comme il restait à la maison, il écrivait des petits mots à Lion et Alissa pour égayer leur travail.
Cette correspondance leur avait d’ailleurs permis de mieux se connaître ; Dentelle, par ce moyen, se rapprochait d’Alissa. Il leur arrivait maintenant, dans leurs moments de doute et de désespoir, de s’allier contre Lion pour lui reprocher son prétendu désintérêt d’eux…
C’était la face la plus sombre de Dentelle qui se manifestait alors, sa face morte : Alissa l’appelait Gentelle et se débattait contre elle, cherchant par tous les moyens à se punir et à punir Dentelle de tout le mal dont, d’après elle, ils étaient responsables sur la Terre…
Toujours cette vieille croyance qui revenait : puisque Dentelle avait été abandonné, cela signifiait, pensait‑il, qu’il devait être puni d’exister. Alissa, qui avait été elle aussi délaissée par ses parents, était hantée par la même idée.
Il fallait, pendant ces crises, l’éloigner de tous les couteaux et des objets pointus avec lesquels elle aurait pu se blesser, dans sa folie meurtrière contre elle-même. Elle parlait comme en un rêve éveillé et disait que Gentelle était dans son téléphone portable, que c’était son cercueil.
Lion essayait de la calmer en l’appelant par tout un tas de noms gentils. Au bout d’un temps plus ou moins long, Alissa revenait enfin à elle en ayant totalement perdu le souvenir de sa catalepsie.
L'histoire de Dentelle (4)
4. La civilisation
Dentelle adorait les cadeaux. Certains soirs, lorsque Lion rentrait du travail, il l’accueillait en dansant et lui demandait s’il lui avait rapporté quelque chose. Si Lion n’avait rien prévu, Dentelle baissait la tête et faisait sa petite moue avec la bouche tordue, comme en dentelle, qui lui avait valu son nom (Alissa avait la même expression et c’est à ce signe que Lion avait reconnu en Dentelle son alter ego).
Lion promettait alors de lui apporter un cadeau le lendemain.
Dentelle adorait les paquets carrés, emballés et avec du ruban autour, comme en voit dans les livres d’enfants qui parlent de Noël. Il était très important à ses yeux qu’un cadeau ait cette forme. Ce petit ours aimait bien avoir des repères. Comme il connaissait surtout la civilisation par les livres et les images, il ne comprenait pas bien encore qu’un cadeau peut avoir une autre forme ou être emballé différemment. Pour certaines choses, il avait des images dans la tête, et il fallait que la réalité leur correspondît. Par exemple, il n’aimait que les gros gâteaux avec de la crème chantilly.
Mais Dentelle adorait aussi aller dans les magasins et découvrir toutes les nouveautés de la civilisation. Il pouvait se promener et regarder les vitrines pendant des journées entières. Après son aventure en enfer, il revendiqua le droit de s’acheter des chaussures pour épargner ses pieds meurtris ; en règle générale d’ailleurs, Lion l’encourageait à s’acheter tout ce qu’il voulait.
Dentelle ne se laissait malgré tout pas abuser par notre société de consommation. Il savait que le plus important était ce qu’il avait découvert dans ses montagnes, des joies simples, et qu’on n’a pas besoin de tout acheter.
Pendant ces promenades, il était heureux, sauf lorsqu’il remarquait des signes d’exploitation des ours, qui le révoltaient. Il savait que tous ses frères et sœurs qui peuplaient les magasins, les méchants les avaient enlevés pour les vendre sans même se préoccuper de savoir s’ils trouveraient tous une famille. Dentelle en avait acheté quelques-uns pour les offrir à des enfants qui aimaient les ours, mais malheureusement il ne pouvait pas tous les délivrer. Il était obligé de les laisser là, et ça lui faisait de la peine de voir ces ours sans maison.
Dentelle était particulièrement sensible à cette exploitation honteuse depuis qu’il avait quitté les montreurs d’ours et réfléchi au problème de la liberté.
L'histoire de Dentelle (5)
5. Voir la mer
Pauvre Dentelle. Même si Lion et Alissa lui répétaient qu’il pourrait rester dans la maison tant qu’il le voudrait, il ne sentait toujours pas en confiance, ni totalement désiré.
C’est vrai qu’au début, les relations avec Alissa avaient été houleuses. En fait, Dentelle était lui aussi jaloux d’elle. Dans un moment de folie, il avait même proposé à Lion de l’« échanger contre elle ». Ce que ça voulait dire, dans sa tête d’ours, c’était difficile à savoir. En tout cas il avait proposé à Lion de la tuer, en échange de quoi lui, Dentelle, serait toujours gentil avec Lion et reconnaîtrait ses pouvoirs de décision dans la maison, ce qu’Alissa ne faisait pas toujours. Elle avait tendance à considérer son rôle comme purement honorifique, en fait. On sait pourtant que le lion est le roi des animaux. Mais Alissa, en tant qu’être humain, ne s’estimait pas soumise à cette juridiction.
Après cette crise, tout le monde avait fini par reprendre ses esprits ; mais, si Dentelle et Alissa apprenaient à se connaître et s’accepter, Lion devait toujours dépenser des trésors de stratégie pour concilier leurs intérêts. Il y eut des moments critiques où Alissa ne voulait pas que Dentelle dorme dans un lit, ni même dans une chambre. Le pauvre devait se rouler en boule sur le carrelage, près du congélateur.
Alissa se rangea néanmoins progressivement à de meilleurs sentiments. Et puis surtout, tout changea à la suite d’un affreux épisode.
Une vague d’opposants aux ours commençait à prendre corps dans le pays. Des personnes particulièrement malveillantes s’amusaient à attirer ces plantigrades avec des pots de miel dans lesquels elles avaient mis du verre pilé, et on craignait beaucoup pour Dentelle. On lui avait donc interdit d’accepter quoi que ce soit ne provenant pas de la maison.
Il était tellement gourmand que c’était triste de le priver de miel, d’autant plus après ce qui lui était déjà arrivé en enfer, mais il s’agissait de sa vie ; et il y avait aussi le risque qu’il se fasse enlever et massacrer par ces personnes. C’était déjà arrivé à l’ours Bounty des Pyrénées. Il y avait eu un article dans le journal à ce sujet, qu’on avait fait lire à Dentelle pour bien lui faire prendre conscience de ce danger.
Or, un week-end de mai, Alissa et Lion avaient décidé d’aller voir la mer. Alissa avait été d’accord pour que Dentelle soit du voyage, mais à la condition qu’il ne monte pas en voiture avec eux. Il devait y aller à pied, avait-elle décrété.
Dentelle ne lui reprocha pas son intransigeance ; au contraire, il voulut lui faire une surprise, et s’était mis en route dès le vendredi après‑midi pour arriver en même temps qu’Alissa et Lion.
Hélas, il avait eu la mauvaise idée de faire du stop.
Sur l’autoroute, l’automobiliste qui lui avait très gentiment proposé une place cessa brusquement de lui parler pour téléphoner à un ami auquel il devait donner un colis. Ils n’arrivaient pas à s’entendre, apparemment, sur le lieu de remise de ce paquet et l’homme commençait à montrer des signes d’énervement. En raccrochant il grommela entre ses dents quelque chose comme « mounty ». Dentelle eut alors une illumination : il était tombé sur un enleveur d’ours qui allait l’emmener quelque part pour lui faire subir le même sort que Bounty.
Lorsque l’automobiliste annonça qu’ils allaient faire une pause pour dîner, Dentelle comprit qu’il n’avait pas de temps à perdre.
La prochaine aire avec station-service et restaurant était à cinq kilomètres. Le souvenir de Lion et des montreurs d’ours lui donna du courage. En arrêtant la voiture devant le restaurant du Bœuf aux Fleurs, l’homme le prévint qu’il allait d’abord aux toilettes et qu’il valait mieux que Dentelle l’attende dans la voiture car, d’après lui, «on ne comprendrait pas ce qu’un ours viendrait faire dans les toilettes de la station-service».
Le problème c’est qu’en partant il verrouilla les portes de la voiture avec sa télécommande. Mais Dentelle devait s’enfuir. Il enveloppa sa patte droite dans l’écharpe écossaise qu’il avait nouée autour de son cou et frappa le pare-brise devant le siège du conducteur, pour l’empêcher de reprendre le volant à sa poursuite. Il agrandit le trou, sortit de la voiture, puis quitta l’aire d’autoroute.
Dentelle traversa les voies au péril de sa vie et commença un long périple dans l’autre sens, vers la maison, en se guidant de la main sur la rampe de sécurité. Il marcha toute la nuit, sombrant dans des gouffres de désespoir total. Ses larmes coulaient sans qu’il eût la force de les essuyer. Sa main ne quitta pas un instant la glissière de sécurité. Elle en resta tout irritée, comme ses pieds. Marcher sur le macadam est très mauvais pour les plantigrades, même lorsqu’ils sont équipés de chaussures.
C’est bien simple, Dentelle regagna la maison tout brûlant, comme de fièvre, alors que le jour n’était pas encore levé et qu’il faisait froid, comme toujours à l’aube.
Sa plus grande crainte avait été de ne pas retrouver son chemin. Heureusement, il avait reconnu le nom de la ville sur un panneau de sortie d’autoroute, et à partir de là, s’était repéré grâce au marchand de sandwiches grecs. L’odeur de cette viande le rendait fou et Lion lui achetait souvent un sandwich, quand ils passaient devant le magasin… Ce souvenir fit naturellement redoubler ses larmes.
Même si, à vrai dire, il n’avait jamais pensé à ce qu’il ferait s’il l’avait trouvée fermée, iI fut surpris de ce que la grille du jardin était ouverte ; il ne chercha pas à comprendre pourquoi et heureusement, sans doute. C’est qu’au dernier moment, Alissa et Lion étaient restés à la maison, tandis que Dentelle, lui, était déjà en route…
Il s’assit sur un petit rebord de pierre, près d’une jardinière de pensées. Il avait rarement ressenti un aussi profond dégoût du monde moderne avec toutes ses voitures, toute sa cruauté ; il était si las que mourir, à cet instant, lui aurait été égal. Il avait tellement mal partout qu’il ne sentait plus rien, de toute façon.
Il resta longtemps immobile, recru de fatigue et de tristesse. Ce fut Alissa qui, en se levant, le vit par la fenêtre et prévint Lion.
Lion lui permit, exceptionnellement, de dormir sur leur lit. Il acheta un gel à la menthe pour lui masser les pieds et du couscous, que Dentelle adorait. Il n’avait rien mangé depuis son départ.
Même Alissa, qui rechigna pour la forme, fut bouleversée par l’histoire que Dentelle leur raconta par bribes pendant les jours qui suivirent. Déjà, le vendredi soir, elle avait été prise de panique lorsqu’elle s’était aperçue que Dentelle avait disparu, que non seulement personne ne savait où il se trouvait mais encore qu’il n’y avait aucun moyen de le savoir.
A compter de ce jour, elle prit systématiquement la défense de Dentelle, notamment au sujet des cadeaux qu'il demandait à Lion - elle qui, auparavant, jugeait cette attitude inadmissible, et ces cadeaux superflus.
L'histoire de Dentelle (6)
6. L’indépendance
Dentelle resta lui aussi irrémédiablement marqué par cette aventure. L’énorme choc physique et psychologique qu’il avait subi le fit intensément réfléchir sur lui-même : à son rôle dans la société, à ce qu’il voulait faire dans la vie et dans ce monde, dans lequel il était, réchappé d’enfer, comme en sursis.
Il avait été fortement ébranlé par le comportement cruel et mercantile de celui qui l’avait kidnappé. Il réalisa que la haine dont il avait été l’objet était une conséquence de la société de consommation, qui voulait que les gens soient tous les mêmes et qui rejetait les différences entre les êtres.
Il décida qu’il ne composerait pas avec ces exigences et qu’il resterait lui-même, aussi difficile que cela soit.
A cette époque, Alissa lisait des livres sur l’Inde. Dentelle, qui avait justement entendu dire que c’était un pays dans lequel on apprenait beaucoup de choses sur soi, eut l’idée d’aller le visiter.
Il partit un matin sans prévenir personne, pendant que tout le monde était au travail. C’est qu’ils l’auraient, bien sûr, empêché de partir, de peur qu’il ne lui arrive quelque chose. Mais Dentelle se sentait fort et, pour la première fois de sa vie, avait confiance en lui. Il savait qu’il devait faire ce voyage pour trouver son identité profonde.
Il n’emporta aucun bagage, à l’exception du bras de Mina. Il voulait se sentir libre de tout.
Voyant cela, Alissa et Lion connurent évidemment des jours d’angoisse. Ils évoquèrent les pires éventualités. Ils n’arrivaient pas à imaginer où Dentelle avait pu aller et comment il pouvait se débrouiller, puisqu’il n’avait rien, pas même son dictionnaire.
Ils en vinrent à croire que Dentelle avait vraiment été enlevé par les méchants lorsqu’ils reçurent un message électronique :
« Bonjour,
Je vous écris d’Inde car je fais un voyage initiatique. Je pense que vous vous inquiétez donc je voulais vous dire que tout va bien. J’ai pris cette décision après mes mauvaises expériences de l’agressivité des hommes, notamment sur l'autoroute vers la mer. Ne vous faites pas trop de souci car tout va bien pour moi. J’avais vu qu’Alissa lisait un livre là‑dessus. Elle l’avait laissé sur la table du salon, et ça m’a donné envie d'essayer. Je marche beaucoup. J’ai dû laisser mon dictionnaire et toutes mes affaires même mon gel à pieds (qui m’aurait été bien utile) mais je me débrouille. Je ne sais pas quand je vous réécrirai. Je pense à vous, je vous embrasse. Je reviendrai à la maison, c’est sûr, et je vous raconterai mes nouvelles expériences. »
- Tu crois qu’il va réellement revenir ?, demanda Lion à Alissa.
- J’en suis sûre. En attendant, on va lui construire une maison pour lui tout seul, dans le jardin, et on mettra des dentelles partout ; comme ça, dès qu’il la verra, il comprendra que c’est sa maison. Et on lui offrira aussi un petit meuble secret pour mettre le bras de Mina et tous ses trésors. Bonne idée, non ?
- Mais tu ne crois pas qu’il va se sentir rejeté, quand il verra tout ça ? Il pensera qu’on ne veut plus de lui.
- Non, c’est ainsi qu’il se sentira accueilli, tel qu’il est. Car je pense que s’il est parti sans nous dire où il allait, c’est qu’il avait besoin de vivre sa vie. Maintenant, il n’a plus peur, parce qu’il a compris que quoi qu’il fasse, nous l’aimerons toujours.
- Toi aussi, tu as compris que nous t’aimerons toujours, alors, puisque tu dis ça ! dit Lion avec un grand sourire de soulagement. Dans ce cas, d’accord, nous allons lui préparer sa maison.
F I N Olivia Cham, tous droits réservés
