23 novembre 2007
Cigales, cafards, cochons
L’autre jour, j’ai vu Ling Xi à la T.V. Chinoise, Ling Xi vit en France depuis 1998 ; elle a écrit son premier roman en français. Son existence ne m’était pas totalement inconnue : j’avais déjà remarqué dans les librairies la belle couverture d’Eté strident*, mais je ne l’avais pas soulevée. Lors de cette émission, j’ai apprécié le ton net et la franchise du discours de Ling Xi. Elle a exprimé, notamment, son indignation face à l’« exotisme gratuit » des grandes productions cinématographiques qui se contentent de renvoyer l’Occident à ses propres fantasmes en ne lui montrant de la Chine que ce qu’il a envie d’en voir ; si elle a admis que des vêtements « de piètre qualité » fabriqués en Chine envahissaient le marché mondial, elle leur a opposé les habits que certaines marques françaises de prêt-à-porter proposent à un prix ne justifiant pas que leurs boutons s’en aillent au bout de trois semaines, alors que pour la même somme ou même moins, on trouve à Shanghaï des tailleurs qu’on peut porter « même à l’envers » tant les finitions en sont parfaites. Ling Xi évoqua aussi l’effet pervers des grèves de transport qui aboutissent à prendre en otage la seule partie précisément de la population qui n’y peut rien et qui n’a d’autre choix que de subir.
Cette aptitude au renversement de perspective, je l’ai retrouvée dans Eté strident que j’ai emprunté le lendemain à la bibliothèque. « C’était un grand peuple à l’époque, pays d’ingénieurs, patrie des poètes. Et non le synonyme de traiteurs sympas et pas chers. » Que l’on ne se méprenne pas sur ces paroles de l’éleveur de cafards : c’est bien de la France qu’il s’agit ici…
La forme aussi est inédite, ouverte à tous les possibles, du genre de celles dont Jarry disait que « tous les sens qu’y trouvera le lecteur sont prévus, et jamais il ne les trouvera tous ».
Enfin – nouvelle manifestation du « hasard » des livres qui ont la bonté de nous laisser croire que c’est nous qui les choisissons – je n’ai presque pas été étonnée de rencontrer parmi les personnages de ce roman un cousin cochon, « qui était devenu au fil des années une femme »…
***
Ce livre ne se raconte pas, il se lit.
« Les cigales sont mortes. Ou alors, après un été strident, elles ont perdu la voix. »
*Eté strident, Ling Xi, Actes Sud, 2006, ISBN 274276365-I
21 novembre 2007
Pourquoi avez-vous mis en ligne L’histoire de Dentelle ? (question de granola_2006, 20 novembre 2007)
Depuis Les Pommes (2004), aucun des trois manuscrits que j’ai envoyés n’a trouvé d’éditeur. Il s’agissait, dans l’ordre, d’un recueil de nouvelles, d’un roman et de ce conte bizarre qu’est L’histoire de Dentelle. J’ai saisi avec le temps certaines des raisons du refus des deux premiers manuscrits ; et peut-être qu’ils sont devenus, aujourd’hui, des « romans de formation » au sens strict, des expériences historiques qui n’intéresseraient plus que moi ou mon biographe. Au-delà de la déception et de la frustration, j’ai appris à réfléchir sur ces refus répétés et intégré, en quelque sorte, le motif de leur recalage.
L’histoire de Dentelle a eu un destin légèrement différent. Déjà, elle a essuyé moins de refus que les deux autres, trois seulement, parce que, consciente que son genre inclassable ne la pré-dotait pas d’une cible clairement identifiable, je n’avais fait que trois tentatives. Et puis, l’attachement que j’éprouve pour elle est dû à quelque chose de nouveau : son irrationalité et sa fantaisie, traits bien moins caractéristiques des deux autres manuscrits et dans lesquels j’ai vu le franchissement d’une étape.
Le dernier élément est lié à ma lecture, au printemps dernier, de Dogra Magra de Yumeno Kyûsaku*, roman dans lequel le professeur Masaki imprime lui-même et distribue gratuitement, pour l’amour de ses idées, son Prêche hérétique de l’enfer des fous ou L’Age des ténèbres des fous. Le fait m’est revenu récemment et sa transposition actuelle m’est apparue de manière évidente. Etre lu et faire passer un message, si c’est vraiment ce que l’on veut, c’est aussi Internet qui le rend possible aujourd’hui.
*Dogra Magra, Yumeno Kyûsaku, 1935. Traduit du japonais par Patrick Honnoré, Picquier, 2003, ISBN 287730857X, 801 p. Sur Dogra Magra, voir http://dogramagra.shunkin.net/rubrique.php3?id_rubrique=9
La photo de couverture, reproduite sur cette page, donne une parfaite idée du roman.
13 novembre 2007
Cochon : le retour
Il m’est arrivé une chose à peu près incroyable. J’avais perdu depuis quelques temps le marque-page cochon que m’avait offert S., celui-là même qui était le point de départ (si ce n’est le personnage principal) de l’histoire Souvenir d’un cochon : dernières paroles d’une créature innommée. Je me souvenais l’avoir utilisé la dernière fois quand j’avais lu Conte de la première lune, que j’ai finalement rendu à la bibliothèque samedi dernier (il y a trois jours, donc) avec deux autres romans de Hirano Keiichirô. J’avais pourtant comme à mon habitude vérifié n’avoir rien oublié entre les pages en feuilletant entièrement les volumes du pouce, mais je m’y étais prise au dernier moment, alors que l’employée attendait debout devant moi ; et même si sur le coup j’ai été saisie d’un obscur pressentiment, le scrupule que j’avais à la faire attendre m’avait empêché de procéder aussi minutieusement que d’ordinaire à ma vérification.
Quoi qu’il en soit, ce pressentiment ne me lâcha pas de tout cet après-midi que je passai entièrement à la bibliothèque non sans aller regarder périodiquement si les livres avaient été remis en rayon, mais non. De retour à la maison, je retournai tout : rien. Il est vrai que j’ai une tendance – rare, mais durable – à perdre (ou plutôt, à ne plus retrouver) certaines catégories de choses pour tomber à nouveau dessus par hasard quelques temps plus tard. Il s’agit le plus souvent de livres ou de carnets, généralement de ceux que j’utilise le plus au moment de leur perte. Il n’était donc guère étonnant, de ce point de vue, qu’un marque-page aussi important que celui-là ait lui aussi été touché par la malédiction. Evidemment, je m’en voulais : non seulement de l’avoir perdu mais aussi de n’avoir pas eu la force de résister aux convenances pour suivre mon intuition jusqu’au bout. J’avais beau essayer de me rassurer en me disant qu’il n’y avait rien de mieux pour un marque-page que d’être perdu dans une bibliothèque, je ne pensais qu’à aller le délivrer. La bibliothèque étant fermée le lundi, j’y suis retournée seulement aujourd’hui à midi.
Je saluai l’employée (celle à laquelle j’avais rendu les ouvrages), qui me sourit, et me dirigeai directement vers le rayonnage en question. Je vis immédiatement que depuis samedi les livres avaient été remis en place. En tout, il y en avait six ou sept de Hirano, la plupart des doubles, et – chose que j’avais déjà remarquée –, ils n’étaient pas classés par titres. A l’extrémité droite de l’étagère avaient été simplement rajoutés en bloc les trois que j’avais empruntés. Je me sentis soudain en confiance et commençai, par jeu, à éplucher les autres exemplaires du Conte de la première lune, feuilletai même un moment L’Eclipse avant de choisir celui dans lequel j’étais désormais sûre que le cochon se trouvait encore et de l’y cueillir tout naturellement.
Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après.
