l'écran intérieur des paupières

une "mémoire visuelle [qui] projette instantanément, sur l'écran interne des paupières closes, l'image rigoureusement fidèle et objective d'un visage aimé, comme un fantôme minuscule en couleurs naturelles..." Nabokov

14 mars 2008

Perdu mode d'emploi (positivisme)

Ce fragment à l’encre passée, rongé et taché par les fourmis, a été retrouvé dans l’ancienne baignoire de la maison Oil. On y avait entassé, sous un couvercle vissé, l’ensemble des papiers rassemblés dans le présent recueil.

« Ceci se passait à la fin du siècle dernier...

[deux lignes illisibles]

- Avez-vous lu Kelsen ?

Cette question de mon maître, pour toute réponse à l’exposé que je venais de lui faire de mes projets de recherche, me fit rougir jusqu’aux oreilles, car je n’avais pas lu Kelsen...

- Pas encore.

Mais à sa manière habituelle – subtilité d’un joueur d’échecs –, d’une suggestion qui n’avait même pas l’air d’en être une, le professeur m’avait montré ma propre voie. Je trouvai en effet exprimée dans La Théorie pure du droit la somme systématisée des ébauches et des impressions confuses que je tentais de saisir depuis le début de mes études. Je refermai le livre sur cette formidable certitude qui allait désormais guider tout mon travail : j’étais positiviste.

[trois lignes biffées à l’encre noire, à traits épais]

Etre positiviste, c’était résolument refuser tout sentimentalisme et tout déterminisme juridiques, c’était n’avoir aucun préjugé sur ce que devait être le droit selon une certaine nature des choses ; en ce sens le droit ne devait rien être, mais tout ce qui était droit était obligatoire ici et maintenant. Etre positiviste, c’était croire en un ordre juridique laïc qui laissait en dehors de son cercle la place au non-droit et à tout le reste...

Ce fameux reste, il m’est apparu par la suite que je l’avais peut-être négligé par effet d’optique, comme si, à force de m’habituer à sa présence, j’avais oublié qu’il aurait pu tout aussi bien ne pas exister. Ou disparaître.

[une page entière illisible]

Et si le droit positif faussait lui-même les rouages qui le justifient ? Si par exemple la pyramide des normes elle-même n’était plus respectée ? Si la conformité des règles entre elles n’était plus qu’artificielle, se contentant de ne respecter qu’une forme de hiérarchie dépourvue de substance, au mépris, sans parler même de leur signification matérielle, du sens de ces règles au sein de l’ordonnancement général ? Une loi qui ne serait pas conforme à la constitution, il y a tout lieu de penser que ses textes d’application seront encore moins d’équerre avec elle... Et si les propositions juridiques, à force de gauchissements croissants, devenaient irréductibles à tout syllogisme ? Ne serait-on pas alors passé du règne de l’obligation à un régime de casuistique, négation même de toute notion de norme ?

Ne devrait-on pas alors en venir à penser que les principes de la logique formelle («purs» au sens strict, ceux-ci, puisque formulés à l’aide de valeurs de convention) sont au fond des règles «évidentes» (on n’oserait dire «naturelles»), que, sous peine d’incohérence, devrait respecter le droit ?

[quelques mots sous des fourmis écrasées]

Etre absolument positiviste, ce serait pourtant pouvoir admettre, sans que l’esprit se révolte un instant, l’éventualité d’un droit illogique... Car dire qu’un droit illogique n’est pas le droit parce qu’il ne satisfait plus à la condition d’être un système cohérent, c’est déjà présupposer une idée «naturelle» de ce que le droit doit être... C’est franchir la limite du positivisme...

Etre absolument positiviste, ce serait accepter qu’un droit qui ne serait pas systémique puisse exister – avoir, face à un tel phénomène, l’attitude qu’on a reproché aux contemporains de Galilée de ne pas adopter... «Et pourtant, elle tourne...»

Rien ne sert, paraît-il, de s’élever contre l’incontestabilité d’un fait...

Je crois que je comprends maintenant la conclusion d’un autre livre qui m’accompagnait, celui-là, depuis bien plus longtemps encore : «Rien ne s’oppose à ce que le raisonnement judiciaire soit présenté, en fin de compte, sous la forme d’un syllogisme, mais cette forme ne garantit nullement la valeur de la conclusion.»

[fin du fragment]

Note : La citation finale a été retrouvée dans Logique juridique, nouvelle rhétorique – Chaïm Perelman, Paris, Dalloz, 1979, 2ème édition. Elle se poursuit de la sorte : «Si celle-ci est socialement inacceptable, c’est que les prémisses en ont été acceptées à la légère : or, ne l’oublions pas, tout le débat judiciaire, et toute la logique juridique, ne concernent que le choix des prémisses qui seront le mieux motivées et qui soulèveront le moins d’objections.»

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Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après.

Posté par Olivia Cham à 22:04 - Les pointillés des formulaires - Commentaires [0] - Permalien [#]



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