31 mai 2008
Méditations graves - présentation
« Méditations graves (un anti-titre par excellence, dérision pure dans la veine habituelle de l’auteur) a le mérite d’indiquer clairement, même si c’est de manière rétrospective, quelle était la voie qu’avait empruntée en son temps L’histoire de Dentelle. Ce récit expose en effet ce qu’il faut véritablement entendre par l’expression «monde parallèle» : un monde qui, en vérité, n’est aucunement parallèle à ce que l’on peut appeler grossièrement « notre monde » (ou encore « la réalité pure et simple », c’est-à-dire la surface extérieure et visible des choses), mais partie intégrante du grand ensemble du monde. Dans L’histoire de Dentelle, l’existence du monde parallèle était une donnée de départ, quelque chose de tout naturel qu’on n’avait même pas besoin d’expliquer – et qui, du coup, pouvait être incompris. En ce sens, L’histoire de Dentelle est l’aboutissement de la vision développée par Méditations graves, mais c’est Méditations graves qui en donne le mode d’emploi, accessible à tous. »
Histoire littéraire goldanaise 1 et 2, fragment n° 27.
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Méditations graves est :
- disponible au format pdf ici : meditations_graves
- reproduit intégralement dans les posts ci-dessous.
Méditations graves - 1
MEDITATIONS GRAVES
Aventures d’un monde parallèle
par Olivia Cham
à M.A.
I.-
J’ai vécu, autrefois, dans un monde parallèle.
« Monde parallèle » : c’est une expression de Mina-san, dont je dois dire qu’elle est assez commode, même si je n’ai pas tout à fait la même vision des choses qu’elle. Pour moi, un tel monde ne pouvait que se trouver sous les apparences, si l’on entend par là le côté extérieur des choses. Ce monde parallèle n’aurait pas pu, non plus, être fondamentalement différent de notre monde – si l’on entend encore par là celui dans lequel nous évoluions et passions nos journées. Ce que Mina nommait « monde parallèle » pour le distinguer de la « réalité » faisait pour moi véritablement partie de celle-ci, et ces mondes que Mina concevait comme dépourvus de toute intersection, je les considérais comme une agrégation d’ensembles. C’était cette globalité, précisément, qui constituait à mon avis le seul vrai monde. Elle l’était même totalement puisqu’elle contenait toutes les formes d’existences envisageables : extérieures (on dirait aussi visibles) et invisibles.
Oui, cette globalité n’était rien d’autre que le monde en soi puisque nous avions la possibilité d’y vivre de toutes les manières possibles. Je n’étais donc pas l’adepte d’un parallélisme absolu, au sens géométrique du terme, de mondes que je ne concevais même pas comme distincts. Je prônais au contraire l’existence de passerelles entre des entités que je n’acceptais finalement de distinguer que par pure convention, pour les besoins du raisonnement.
Mina était loin de voir les choses de cette façon. Elle semblait, comme par principe, établir des barrières entre un monde « réel » et un monde « imaginaire », étant entendu que pour elle, ils relevaient de natures totalement différentes, voire opposées.
J’avais onze ans lorsque je rencontrai la phrase que j’estime à ce jour déterminante dans ce qui fut mon existence. Elle est de Victor Hugo, et je l’avais apprise en classe : « Sous le monde réel, il existe un autre monde, qui se montre resplendissant à l’œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses ».
Ma vie entière pourrait se résumer à cet objectif : voir cet autre monde, qui n’est autre, comme je viens de le dire, non parce qu’il serait d’une nature différente, mais simplement parce qu’on ne le voit pas d’abord.
(...)
Méditations graves - 2
Les habitants de ce fameux monde, excepté Mina et moi-même (j’y figurais sous le nom de Tensen), étaient des animaux : Dentelle et Kuma-san, deux ours, et Lion. Sous l’influence de Kuma‑san et conformément à la politesse japonaise, nous en étions venus à adjoindre le suffixe « san » à leurs noms (il arrivait même à Dentelle de se vexer lorsqu’on l’appelait « Dentelle » tout court).
Kuma-san habitait à Kyoto et Mina-san nous avait envoyé à tous la photo de sa maison, qu’elle avait trouvée sur internet.
Dentelle était né lors d’un voyage en Ecosse que j’avais fait avec Mina. Au fin fond des Highlands, au milieu des lochs, de la tourbe et de la mousse, nous avions imaginé qu’un ours vivait dans les montagnes de bruyère. Cet ours, il était à l’époque le moi profond de Mina et représentait sa véritable personnalité, sauvage et naturelle, libre des vanités de la civilisation… Ours qu’on avait de force arraché à son pays natal pour le plier aux codes sociaux, à l’encontre de ses désirs profonds. Notre voyage, en quelque sorte, avait rendu Dentelle à lui-même et à son milieu d’origine. C’est là-bas que Mina-san comprit réellement qu’elle n’était pas obligée de faire comme les autres, ni de suivre la voie que d’autres avaient tracée pour elle ; en bref, qu’elle pouvait accepter la part de Dentelle en elle ; qu’elle pouvait accepter d’être Dentelle.
Ainsi que je l’ai expliqué ailleurs, Dentelle devait son nom à la forme que prenait la bouche retroussée de Mina-san lorsqu’elle boudait, « bouche en dentelle ».
Par la suite, la face oursienne de Mina devait se teinter d’ombre noire. Dentelle deviendrait un boulet à traîner, un paravent derrière lequel donner cours, comme à des prétextes, aux désirs les plus inavouables : avaler de l’eau de Javel, se planter un couteau dans l’œil et se couper la langue avec ou s’égorger avec un peigne, par exemple. Il en viendrait, d’après Mina, à ne plus même révéler sa personnalité, mais, à l’inverse, à dissimuler sa véritable nature pour endosser un rôle autonome : celui d’un porte‑parole morbide ou d’un bouc émissaire. Ce raisonnement était loin de me convaincre ; je n’avais pas les mêmes réticences à admettre que ces folies ne relevaient pas, en elles‑mêmes, du fond même de Mina.
Ce fut du reste cette rupture de perspective qui marqua le début de l’agacement de Mina à l’égard de Dentelle, et plus généralement, à l’égard du « monde parallèle » en son entier.
Car relater ce qui s’est passé me permet aujourd’hui de le clarifier et d’en révéler la cohérence. C’est ainsi que je m’explique maintenant pourquoi Dentelle était devenu méconnaissable, les derniers temps de cette époque, et pourquoi il avait laissé l’emporter en lui la voie la plus frivole, comme par provocation, ou pour nous faire réagir.
Le dernier week-end qu’il avait passé chez nous, cette fois-là, c’était en compagnie de Kuma‑san. Toute la semaine précédente, il m’avait demandé de l’argent pour se payer un voyage au Japon : sachant que mon compte en banque était à sec et que j’avais renoncé, pour l’instant, à partir moi-même (pour être honnête, j’avais également une autre raison de rester, principalement due à la crainte de Mina pour les bêtes rampantes qui se mettaient à hanter la maison à cette saison et face auxquelles j’avais scrupule à la laisser seule), j’avais trouvé la chose assez incroyable.
Je savais par ailleurs que Dentelle gagnait pas mal d’argent avec des rôles d’animaux dans la publicité, ou même dans des films d’auteurs (il jouait par exemple le rôle d’un ours en peluche énorme dans un film de Téchiné). Loin d’en profiter, toutefois, il reversait tous ses cachets à son association de défense des ours maltraités. En dernier recours, je lui avais suggéré d’inciter plutôt Kuma-san à venir chez nous, celui-ci ayant apparemment une famille qui s’occupait de lui et pouvait le financer. Dentelle n’avait pas compris mon refus. Il pensait que l’argent n’avait pas d’importance (c’était sa face pure qui ressortait alors) et il se demandait pourquoi je faisais tant d’histoires. Il m’avait expliqué qu’il avait aussi placé de grosses sommes sur un contrat d’assurance-vie à notre nom, que nous toucherions quand il mourrait… Ce pauvre Denti-Dente ne se doutait pas que nous mourrions certainement bien avant lui… Cela m’angoissait du reste, car je savais que lorsque nous ne serions plus là pour le comprendre et nous occuper de lui, notamment lors de ses crises de dentellisme, il finirait par errer éternellement en état d’armothèque (c’est-à-dire dans le trouble et l’angoisse les plus profonds, comme en apesanteur dans l’espace, et sans aucun repère).
Pour finir, Kuma-san arriva le samedi matin et je donnai à Dentelle quelques billets pour aller le chercher à l’aéroport en taxi (j’étais déjà à découvert de 700 euros, mais je n’avais pas la force de lui refuser cela après toutes nos discussions au sujet du voyage).
Kuma-san s’installa dans la petite maison que nous avions construite pour Dentelle, dans le garage au fond du jardin. C’est à compter de son arrivée que je commençai à ne plus reconnaître Dentelle. De cela aussi je ne compris que bien plus tard la raison : il voulait que les choses soient parfaites. Il recevait un ami pour la première fois et il était tellement fier et content qu’il voulait l’emmener partout, lui faire admirer les plus beaux monuments, lui montrer son pays d’adoption sous son meilleur jour.
Hélas, la faiblesse et l’indulgence que j’avais toujours manifestées à son égard, ajoutées au sentiment de culpabilité de lui avoir refusé son voyage au Japon, m’entraînèrent dans une spirale financière qui devait nous mener beaucoup plus loin que prévu, et que je n’hésite pas aujourd’hui à qualifier de funeste.
Le samedi, ils eurent d’abord l’idée d’aller chez Pégase. Au retour, Dentelle m’expliqua (nous nous trouvions dans la salle de bains de notre maison) que Kuma-san et lui avaient acheté un sac Burkin pour deux, qu’ils se prêteraient et utiliseraient à tour de rôle.
Le Burkin était le sac le plus cher de Pégase, le produit phare de la marque. Il tenait son nom de l’actrice en l’honneur de laquelle il avait été conçu, Burkina Boss.
Or cet achat me plaçait dans une situation extrêmement délicate, et comme souvent, en porte‑à‑faux entre Dentelle et Mina : j’avais promis à celle-ci de lui offrir un Burkin pour son anniversaire, alors que je savais très bien que je n’en avais pas les moyens pour l’instant. Le sac coûtait 120.000 euros. Et voilà que Dentelle m’annonçait qu’ils en avaient choisi un et qu’ils avaient fait mettre la facture à mon nom ! Après une longue discussion, je finis par donner mon accord (avais-je le choix, de toutes façons ? Ils avaient emporté le sac, et il était inutile de penser à rapporter un article aussi luxueux, ce qui aurait d’ailleurs été trop cruel). Je me trouvais finalement, comme chaque fois que l’ordre sentimental interfère avec le matériel, dans les ennuis les plus pénibles qui soient : non seulement je ne savais pas comment trouver cet argent pour faire plaisir à Dentelle, mais, Mina-san ayant entendu la conversation, en avait été outrée.
Elle résumait très simplement les choses. Puisque je lui avais promis un sac Burkin, c’était, dit‑elle, « Dentelle ou moi ». Je réussis à la calmer en lui laissant entendre que je n’avais pas accueilli favorablement la demande des deux ours ; bien sûr, s’il fallait faire un choix il était déjà fait : c’est à elle que j’offrirais le sac. J’étais en train d’aggraver mon cas par un demi‑mensonge, une approximation ; une contre-vérité, pour parler net. Le pire c’est qu’après avoir ainsi extorqué mon consentement, Dentelle m’annonça qu’ils n’avaient pas acheté un, mais deux sacs, afin d’avoir chacun le sien et parce qu’ils n’arrivaient pas à se décider entre le rose et le violet. Ils avaient pris, en plus, les porte-monnaie assortis…
Le total s’élevait à 260.000 euros, à peu près la somme que j’avais empruntée pour acheter la maison et que je devais rembourser sur vingt-cinq ans. Mina-san, qui n’arrivait pas à croire comment on avait pu laisser deux ours emporter ces articles sans qu’ils versent quoi que ce soit en échange, pensait qu’il s’agissait d’une plaisanterie… La fameuse facture était évidemment à mon nom et je devais la recevoir trois jours après.
Mina, voyant que je commençais à pâlir, s’indigna de ce que je puisse m’angoisser pour quelque chose qui « n’existait pas ». Voilà le genre de manifestations du monde parallèle de Dentelle qui la mettait hors d’elle, et dans lequel elle décelait des dangers pour notre santé mentale : que je pusse ressentir des émotions, de la tristesse ou de la joie du fait des histoires de Dentelle que nous inventions ou, plus précisément – c’était bien là tout le paradoxe – qu’elle inventait et auxquelles je donnais la réplique.
Que ces émotions fussent à son avis plus vives que celles que je pouvais ressentir du fait – selon sa terminologie – de notre monde, c’est‑à‑dire du monde dit « réel », cela l’exaspérait.
Le samedi soir, Dentelle voulut que je lui prête ma carte de crédit. Il avait prévu d’emmener Kuma‑san dîner au restaurant qui se trouve en haut de la tour Eiffel.
Naturellement, les deux amis se déplaçaient en taxi pour le moindre trajet. Mina s’aperçut que je n’avais pas ma carte au moment où je dus régler un achat ; elle me réprimanda encore pour ma faiblesse à l’égard de Dentelle… Tout allait de Charybde en Scylla. Le lendemain matin, toujours dans la salle de bains, je tentai de mettre les points sur les i. J’expliquai à Dentelle qu’il fallait être raisonnable, que je ne pouvais pas financer toutes ces sorties et ces achats. De son côté, il persistait à ne pas comprendre et pensait que je voulais le restreindre alors qu’il n’avait qu’une idée en tête : recevoir son invité le mieux possible et lui donner une bonne impression du pays et de ses habitants.
Le dimanche midi, ce fut encore une autre chanson. La cuisine japonaise manquait à Kuma-san et ils durent aller acheter des sushi. L’après-midi, sortie au cinéma, bien que je les eusse fortement engagés à louer un film pour le regarder à la T.V. – solution qui de toutes façons, ne convenait pas à Mina car elle ne voulait pas avoir les deux ours dans les pattes au salon ; je ne m’en sortais plus. Ils commandèrent à nouveau un taxi, et on les vit revenir à mi-chemin « parce qu’ils avaient oublié quelque chose ».
Kuma-san reprenait l’avion le mardi matin, ce qui laissait toute la journée de lundi pour aller à Deauville. Cette fois-ci, Dentelle fut raisonnable. Il avait prévu d’y aller en train et de ne prendre le taxi que pour le retour. Taxi qu’ils gardèrent d’ailleurs jusqu’au moment du départ de Kuma‑san pour l’aéroport, au motif que son avion décollait à l’aube.
Le retour à la maison de Dentelle par le même moyen mit un point final à ces folles dépenses.
Autant dire que Mina était extrêmement énervée, aussi bien par ce qu’elle appelait le « sans‑gêne » de Dentelle que par ce qu’elle analysait comme ma faiblesse à tout lui accorder. Elle était furieuse de la préférence qu’à son sens je lui témoignais par rapport à elle, au point de me mettre dans une situation nerveusement et financièrement intenable – situation que je n’aurais jamais envisagée à son avis si Dentelle n’avait pas été en jeu.
« En jeu » est d’ailleurs l’expression qui convient. Après cet épisode qui constituait, je l’avoue, un point culminant de toute l’histoire de Dentelle, elle m’annonça qu’elle « ne voulait plus jouer », et que Dentelle était mort.
Nous avions déjà atteint ce genre d’extrémités dans le passé, mais il me semblait que maintenant que Dentelle avait sa maison à lui, qu’il pouvait vivre près de nous sans pour autant être sans cesse avec nous, il était complètement accepté et pouvait continuer à vivre sans ressentir perpétuellement, comme avant la première mort qui l’avait conduit en enfer, la crainte d’être rejeté par Mina.
Dire que Dentelle était mort, cela revenait à le tuer alors même que je croyais ce genre de tentation dépassé, et que chez Mina l’envie irrépressible de se débarrasser de Dentelle (qui correspondait à des phases de détestation d’elle-même) avait été surmontée, bref que Mina avait totalement intégré la part de Dentelle en elle.
J’avais tort.
J’ai dit que le séjour de Kuma-san avait marqué l’acmé d’une courbe au-delà de laquelle, telle une cloche de Gauss, elle ne peut que reprendre une pente descendante. Il est exact que ce séjour fut pour Mina une sorte de comble, goutte d’eau qui sonna le coup d’arrêt de la partie.
Pour autant, du côté ascendant de la courbe, les choses frémissaient déjà depuis quelques temps.
Dentelle avait ainsi pris l’habitude de nous passer quasiment tous les soirs un coup de téléphone que je parvenais à capter à l’aide d’un immense bougeoir en fer forgé ondulé que nous avions posé sur une étagère en attendant de le fixer au mur. Ces conversations avaient le don d’exaspérer Mina. Elle me trouvait ridicule et refusait toujours de dire un mot à Dentelle lorsque je lui passais le combiné, désirant – comme par un fait exprès – lui parler les rares fois seulement où je ne le lui proposais pas.
A ces moments-là, Dentelle utilisait donc la ligne spéciale qui reliait sa maison et la nôtre et arrivait, comme je l’ai dit, sur le bougeoir ; depuis longtemps déjà, il s’était aussi introduit dans mon téléphone pour substituer son identité à celle de Mina (je ne saurais croire d’ailleurs que ce ne fût à son instigation à elle, ni sans son aide), si bien que lorsqu’elle me téléphonait, c’était le nom de Dentelle qui s’affichait sur l’écran. Distinguer leurs deux personnalités devenait de plus en plus difficile, indépendamment du fait que cette confusion n’était somme toute que parfaitement logique, si l’on en revient à la genèse du phénomène.
Je me souviens de la première fois où j’ai reçu un appel de Dentelle sur mon portable, un jour vers vingt heures… « Il doit vraiment se sentir mal pour te téléphoner comme ça, à la maison, en soirée… », avait avancé Mina. Il est évident qu’elle ne tenait plus ce genre de discours à l’époque dont je parle.
La relation de Dentelle avec le téléphone était d’ailleurs souvent source d’incompréhension ou liée à des événements tragiques. Je me souviens aussi d’un moment où il s’était fait enlever par des méchants qui l’avaient séquestré contre rançon. Je recevais de sa part des appels muets : il ne disait pas un mot et quand j’essayais de le rappeler, il (ou l’un de ses ravisseurs) décrochait, puis raccrochait immédiatement. Cela se reproduisit plusieurs fois d’affilée, de manière très angoissante et même terrorisante, tout à fait dans le style d’une torture de prison.
Une autre fois, il s’était fait enlever par les méchants alors qu’il se promenait tout seul dans le métro. Le prenant pour un animal dangereux, ces gens l’avaient emmené dans un hôpital psychiatrique où l’on n’avait même pas tenté de le comprendre. On lui avait fait une piqûre de je ne sais quoi qui l’avait rendu tout mou et le lendemain, on l’avait remis en liberté sans se soucier de savoir où il irait et comment… Il était rentré à la maison tout seul, complètement amorphe. Autant dire que nous étions tous morts d’inquiétude et que je lui avais interdit, dorénavant, de se promener seul dans les rues ou de prendre le métro sans quelqu’un pour le protéger.
Il s’était donc inscrit dans une association, L’Ours de Saint-Lazare, qui venait l’accueillir à la gare et s’en occupait les jours où il devait se déplacer pour son travail. On lui offrait même souvent un café à cette occasion. Il s’agissait d’un organisme très sérieux et je me sentais tranquille quand il s’inscrivait ; ce qui n’empêchait pas Dentelle de n’en faire qu’à sa tête. Il était aussi têtu que Mina, et s’obstinait parfois à ne pas s’inscrire. Il était drôle, il emmenait toujours dans ses périples un petit cartable rouge (une trousse de toilette en tissu, à l’origine) qu’il tenait à bout de bras et qui était assorti à sa fourrure rousse…
D’autres moments, plus heureux, me reviennent encore à l’esprit… Je pense à un message dans lequel Dentelle me disait que Mina (il s’était même trompé, en commençant à parler, il avait dit : « Allo, Tensen, c’est Mina – non, je veux dire, c’est Dentelle… ») l’avait emmené acheter le sapin de Noël, qu’il était ravi et qu’il espérait qu’il allait pouvoir fêter Noël avec nous… Dentelle, dans sa pureté, adorait Noël ; pour lui c’était une fête essentiellement joyeuse, dépourvue des connotations pesantes qui la font parfois considérer comme une contrainte familiale (par esprit de rébellion contre la société de consommation et le conventionnalisme mercantile qu’elle véhiculait, il était ainsi arrivé que Mina-san et moi fêtions tous les jours Anti‑Noël du 20 au 24 décembre).
Lorsqu’il ne s’absentait pas pour ses activités, Dentelle passait ses journées dans sa petite maison du fond du jardin. Depuis qu’il avait son habitation personnelle, il n’était plus obligé de dormir dans notre chambre (la plupart du temps, sur le tapis ou dans le placard) et n’irritait donc plus Mina-san pour cela. Nous apercevions maintenant sa lumière allumée de l’autre côté de la pelouse, les soirs d’automne. J’aurais voulu indiquer en lettres violettes (sa couleur préférée) « Maison de Dentelle » sur une petite pancarte devant sa porte… Mina n’avait pas été d’accord. Au moment où il s’en est allé, j’étais en train de concevoir un projet de jardin zen miniature qu’il aurait regardé par sa fenêtre en méditant, s’il était resté, puisqu’il s’intéressait beaucoup à Bouddha et au bouddhisme. C’est dans ce sens que se développait sa voie angélique, détachée des pesanteurs de ce monde. Dentelle était tellement pur que la simple vue d’une culotte sale, par exemple, le faisait paniquer. Il témoignait à plein de l’aspiration à l’absolu et au renoncement dont Mina ne voulait pas reconnaître l’existence en elle (s’il lui arrivait quelquefois de se vêtir entièrement de noir et blanc, de manière très austère, comme si elle voulait rentrer dans les ordres, elle faisait toujours passer ce souhait sur la part de Dentelle, afin de n’être pas obligée de l’admettre).
La deuxième mort de Dentelle m’affecta profondément.
Il attendit deux semaines pour donner des nouvelles qui nous parvinrent de manière indirecte. Le deuxième week-end après sa disparition, à l’occasion d’un voyage que nous fîmes le samedi matin, en grande banlieue, Mina-san s’étonna de ce que nous transportions avec nous deux paires de chaussures supplémentaires (en réalité, elle n’arrivait pas à se décider sur sa tenue et je l’avais incitée à emporter de quoi se changer, au cas où, puisque nous étions en voiture). Elle en conclut qu’il s’agissait de celles de Dentelle et de Kuma-san, qui voyageaient dans le coffre avec le sac à vêtements. Tout ballottés par la conduite qu’ils étaient, ils avaient bien sûr été malades et l’on eut en cours de route la preuve tangible de leur présence : ils avaient vomi dans les chaussures. La voiture en était tellement infestée que nous dûmes refuser d’embarquer un auto-stoppeur.
(...)
Méditations graves - 3
II.-
L’hiver suivant fut particulièrement rude. Il devint moralement impossible de laisser dormir Dentelle dans sa maison du garage, qui était très mal isolée et ne disposait évidemment d’aucun chauffage. Sans doute une promesse initiale faite à Dentelle («Tu n’auras plus jamais froid») revint-elle à la mémoire de Mina‑san, car elle m’avoua que cela l’attristait de savoir qu’il dormait là-bas.
Elle me confia à cette occasion que d’une manière générale, elle se faisait violence lorsqu’elle était dure avec Dentelle, comme si elle se trouvait dans l’engrenage d’un processus sado‑masochiste. Tel n’était pas son premier revirement de comportement à l’égard du petit ours, mais c’était la première fois que Mina analysait avec autant de lucidité, presque froidement, le genre de relation qu’elle entretenait avec lui, une espèce d’attirance et de répulsion simultanées : un phénomène comparable à la « haine de soi » qu’éprouvent à leur propre endroit certaines catégories de personnes qui font leurs les discriminations que d’autres leur font subir. Nous hébergeâmes donc Dentelle dans la maison pour l’hiver ; il dormait sous l’escalier ou au pied du lit.
De ses années sauvages, l’ours avait gardé une sorte de petit langage articulé qui, de loin, pouvait sembler du latin. Le problème, c’est que Dentelle n’avait pas de cette langue une connaissance scientifique, ni quelque peu raisonnée. Il ne s’agissait pas non plus à proprement parler d’une langue maternelle qui lui aurait été innée, car de nombreuses notions lui échappaient (il était même impossible de savoir si ce langage les exprimait). Le plus exact serait de dire qu’il la parlait involontairement, comme s’il en était habité : c’est-à-dire que des mots lui arrivaient par flashes, telles des intuitions dont il n’était même pas certain du sens. Le contexte de ces illuminations constituait souvent un indice majeur dans l’élaboration de la définition des mots.
J’avais tenté d’établir un lexique qui tienne compte de ces marges d’interprétation. Voici, pour mémoire et à l’intention éventuelle d’un linguiste intéressé par ce genre de phénomènes, l’échantillon connu du vocabulaire de Dentelle :
Armothèque : état d’apesanteur physique et morale. Angoisse profonde, absence totale de repères.
Dara : Je t’aime (signification incertaine)
Enorme : mouchoir
Gagaga : Youri Gagarine
Galouna : la plage(ou la planète Mars)
Graboulanifouda : Peux-tu m’enlever mes bottes s’il te plaît ?
Grazouille : mauvais conducteur en voiture bleue
Gueguegue : Guenièvre
Gugugu : Gulliver
Kaliboustira : Joyeux anniversaire
Kalya : merci
Nifoud : soutien-gorge
Pâquerette : quelqu’un de bête
Encore une fois, que s’est-il passé exactement cet hiver-là ?
Tout comme l’année précédente, Dentelle s’était réjoui d’aller acheter le sapin avec Mina-san ; il était tout content et sautillait partout, comme s’il se déplaçait en sautant à la corde.
Et à nouveau Mina, enviant, je crois, son innocence, s’en allait répétant que Dentelle croyait encore que « Noël était une fête gaie »…
Evidemment, nous l’avons invité pour les deux soirs de fête, le soir de Noël et le jour de l’an. Comme il n’osait pas venir se mettre à table avec tout le monde, nous lui apportions de quoi manger dans la chambre.
Quelques jours après, j’avais trouvé un message roulé en boule sur mon bureau, écrit en lettres minuscules, tout à fait typique de Dentelle et de sa peur de déranger :
« Chers Tensen et Mina-san,
Je tiens à vous remercier pour ce merveilleux Noël et toutes les bonnes choses à manger que vous m'avez apportées dans la chambre.
Et aussi pour votre gentillesse en cette période de froid. Hier, j'ai eu une crise de dentellisme car j'étais frigorifié. Je crois que j'ai laissé tomber mon énorme près du congélateur, d'ailleurs, en allant chercher quelque chose dans le congélateur du garage. Merci de votre aide.
A ce soir, Dentelle. »
Pour Noël, Mina-san m’avait offert un billet aller-retour pour le Japon. Il s’agissait de sa part d’un considérable pas en avant. Elle avait en effet des difficultés à comprendre ma passion à l’égard de cette civilisation, qu’elle avait analysée, au départ, comme « une trahison à [ma] langue natale, parce que ça n’avait pas de sens ». Il fallait donc saluer le chemin parcouru avant de songer à l’emmener plus avant, mon rêve étant de faire un jour le voyage avec elle. Je me mis donc à organiser ce premier séjour en solitaire, que je voulais mettre à profit pour prendre des cours de japonais. Alors que j’en discutais au téléphone avec elle, Mina m’annonça soudain que Dentelle essayait de se jeter par la fenêtre.
Il avait saisi de notre conversation que je voulais partir quelque part mais il n’avait pas compris où, et, dit-elle « cette ignorance l’avait rendu fou ». Lorsque Mina lui précisa la destination en cause, cela le rassura.
C’est vers cette époque que commencèrent à fleurir ce que j’appelai les « manifestations de l’absurde », que j’interprétai et classifiai comme de véritables preuves de l’existence de Dentelle. Cela commença par des bas et des soutiens-gorge accrochés à ma lampe de bureau, et par des anti-coups de téléphone de Dentelle, ainsi nommés parce qu’il voulait me parler à des moments où il savait (pensait-il) que je n’étais pas là.
En fait, les choses commencèrent à vraiment mal tourner pendant la deuxième moitié de l’hiver, après les fêtes, un peu avant l’anniversaire de Mina-san. Les manifestations de l’absurde devinrent autant de causes d’agacement et la présence de Dentelle fut tout juste tolérée, malgré une semaine de froid particulièrement intense qui n’empêcha pas Mina-san de le reléguer le plus souvent au fond du jardin.
Pour finir, une semaine avant le jour dit, Mina prédit que son anniversaire serait aussi le jour de la mort de Dentelle. Elle m’expliqua, plus précisément, vouloir mettre fin à l’existence de Dentelle en tant qu’il avait fini par acquérir une existence propre, indépendante de la sienne : il ne gardait plus rien de son rôle originel qui consistait à révéler celle des faces de sa personnalité qui, à la fois indissociable d’elle-même, devait aussi lui permettre de mettre au jour son moi véritable.
Or, considérer Dentelle comme un être à part entière revenait à créer un autre problème. Loin de parvenir à son accomplissement identitaire, Mina-san avait désormais tendance, à se réfugier derrière cette nouvelle personnalité qui s’était développée jusqu’à devenir celle d’un autre, différent et distinct d’elle : Dentelle. On en était donc revenu au point de départ et à la difficulté qu’elle éprouvait de s’accepter elle-même et de s’aimer.
A tel point que Mina, le jour de son anniversaire, décida que Dentelle était devenu dangereux et, selon ses propres termes, l’absorba. Lors d’une des journées funestes qui suivirent cette énième mise à mort, comparable à celle que narre Aragon dans son roman éponyme (lorsque j’avais lu ce livre, j’avais immédiatement établi le parallèle avec la première mort de Dentelle), Mina se livra devant moi à une analyse précise du phénomène selon lequel les animaux (Lion et surtout ce pauvre Denti-Dente) nous avaient fait « plus de mal que de bien », et de ce en quoi Dentelle avait représenté pour elle une « solution de facilité ». « Je n’avais qu’à me réfugier derrière Dentelle et dire que c’était lui, et tu faisais tout ce que je voulais », conclut-elle.
Il me devint dès lors impossible de parler de Dentelle et encore moins de lui parler. Mina m’avait cependant précisé que je pouvais continuer, si je le désirais, à l’appeler parfois Dentelle.
Si Dentelle avait été absorbé, il se révélait pourtant difficile à éradiquer complètement. Il arrivait encore à Mina d’en parler comme s’il s’agissait d’un individu identifié, et de lui écrire, par exemple, ou de mentionner qu’il téléphonait sur le bougeoir. J’avais en son temps comparé ce prodige à l’action d’un gène récessif qui, sous l’effet de certaines circonstances et pour une durée limitée, devenait dominant.
Je gardai toutefois la majeure partie de ces réflexions pour moi-même. Dentelle était mort dans l’hostilité de Mina : si j’en avais trop parlé, même son souvenir aurait fini par se ternir.
(...)
Méditations graves - 4
III.-
La troisième mort de Dentelle…
(C’est moi, Lion, qui parle à présent.)
Ce fut pour Tensen que ce fut le plus dur, cette fois-ci. Mina-san, encore un coup, avait annoncé catégoriquement qu’elle refuserait dorénavant toute interférence du monde imaginaire dans la réalité (ce primat de la réalité pure et dure, réalité « de base » en quelque sorte, était en son principe ce qui révoltait le plus Tensen puisqu’il excluait, obstinément et aveuglément, ce qui pour se cacher derrière cette fameuse réalité n’en faisait pas moins partie intégrante).
Quant à Denti-Dente, il s’en sortit mieux en allant faire un séjour au Japon chez Kuma-san. Il est important de noter qu’il ne téléphona pas une seule fois à la maison, ni sur le bougeoir. Tensen trouva quelques jours après pour seul signe de vie un brouillon de mail enregistré dans sa propre boîte électronique… Dentelle, comme autrefois dans son téléphone, s’y était introduit, malgré le mot de passe qui en protégeait l’accès. Dieu sait pourquoi il avait préféré ce surprenant moyen de communiquer à l’envoi d’un message à Tensen de son adresse personnelle, ou même à l’envoi d’un message composé sur la boîte de Tensen, mais qu’il lui aurait envoyé.
Si l’on récapitule bien, il s’agissait en effet d’un non-message sous tous les angles : ce n’était pas de l’adresse de l’expéditeur, mais de celle du destinataire qu’il avait été écrit. Le mot n’avait pas été envoyé, mais enregistré dans le dossier des brouillons. Aucun signe particulier ne venait signaler son origine ni même sa présence. Il était libellé en lettres minuscules, de la plus petite taille possible, à la manière caractéristique de Dentelle. Telle eût été d’ailleurs la preuve indubitable qu’il en était l’auteur, si le message n’avait pas été signé.
« Bonjour,
Je voulais vous donner quelques nouvelles. Je vais bien. J'étais récemment en voyage au Japon, chez Kuma-san. J'ai vu sa maison à Kyoto qui est aussi jolie que la photo que Mina-san avait trouvée sur internet. Je me posais pas mal de questions sur le sens de mon existence ces temps derniers et je crois que je vais vraiment me convertir au bouddhisme, si j'y arrive. J'espère que vous allez bien. Je visite encore quelques pays avant de rentrer à la maison et je vous tiens au courant.
Je vous embrasse,
Dentelle »
Mina n’avait pas voulu pas entendre parler de ce message avorté. D’ailleurs, par la suite, elle occulta complètement ce voyage au Japon, prétendant que Tensen n’avait fait que l’inventer, transposant ses propres fantasmes sur Dentelle et se l’appropriant comme un personnage, en quelque sorte.
Le fait est que Dentelle revint un soir du Canada. Il expliqua, avec un accent prononcé, qu’il s’y était trouvé de nouveaux amis mais qu’il était revenu pour « prendre part » de Mina-san.
Curieusement, Mina adhéra totalement à cette nouvelle version des faits et relégua le voyage au Japon dans le domaine de l’invention, de l’affabulation de Tensen ; alléguant que le véritable pays où Dentelle voulait vivre était le Canada et non le Japon, que Dentelle était son double à elle, et que, selon son expression, c’était à elle de « le faire jouer » (c’est-à-dire de savoir ce qu’il voulait et pensait). Tensen, de son côté, m’avait à sa disposition pour faire de moi ce qui lui chantait, et me faire voyager à sa guise.
Ce genre de reproches revenait souvent. Bien que cela fût très difficile à saisir précisément, et encore plus délicat à expliquer, Mina, d’après ce que j’en avais compris, reprochait à Tensen de faire exister Dentelle de manière indépendante, de le dédoubler d’avec elle, alors qu’il n’avait aucune compétence à son sujet. Mais alors même qu’elle lui faisait ces reproches, chaque fois qu’elle faisait intervenir le petit ours de sa propre autorité et que Tensen répondait en ce sens, elle lui reprochait d’aller dans le sens de Dentelle, de ne penser qu’à lui. « Il n’y en a que pour Dentelle », se plaignait-elle.
Dans le même ordre d’idées, elle reprochait aussi à Tensen d’étoffer et de perlaborer toutes les situations dentelliennes qu’elle, Mina, inventait, d’y revenir sans cesse pour en composer la suite ou encore de les agencer entre elles pour en confectionner des recueils de récits qu’il tapait à la machine et distribuait à ses amis.
J’aurais dit qu’elle voulait et ne voulait pas être Dentelle. Elle voulait que Tensen l’aime à la fois parce qu’elle était, et parce qu’elle n’était pas Dentelle. C’était difficile à comprendre pour tout le monde.
Le lendemain de son retour du Canada, Dentelle exigea des pancakes et du sirop d’érable au petit déjeuner. C’était la même chose à chaque fois qu’il rentrait de voyage, car il était tellement gentil que les gens choisissaient toujours la solution de facilité pour le nourrir et lui donnaient de mauvaises habitudes. En Belgique, on lui avait donné exclusivement des frites et il était devenu odieux lorsqu’on avait essayé de le remettre aux légumes, pour sa santé. Estimant n’être pas servi assez rapidement, il s’était même levé de table pour « aller acheter des frites ». Ce genre de comportement désarçonnait Tensen qui cherchait toujours à comprendre et même à excuser Denti-Dente. En fait, je crois qu’il nous en voulait d’essayer de lui donner une alimentation équilibrée et de lui faire manger des choses qu’il trouvait moins bonnes que les frites ou les pancakes. Il nous menaçait même parfois de « changer de famille ».
Il avait tout de même appris deux ou trois choses pendant son séjour, apparemment, car à son retour il se piquait de psychologie et pensait ouvrir un cabinet dans sa maison au fond du jardin. Il se servait d’un livre intitulé Ma maladie cherche à me guérir pour nous livrer ses interprétations, se servant de chacun d’entre nous comme terrain d’expérience.
Ça avait commencé, un matin, par une parole de Mina-san qui, contrairement à la ligne qu’elle s’était fixée et de manière incompréhensible, avait annoncé à Tensen que Dentelle lui avait dit quelque chose. A son avis, dit-elle, si Tensen avait été malade le jour même où il avait décidé d’aller au salon du livre pour présenter sa maison d’édition, ce n’était pas par hasard, mais parce qu’il y avait un problème à surmonter. Dentelle pensait ainsi que la maladie avait donné à Tensen une raison apparente – prétexte voilant habilement une cause cachée, on dirait aussi mystique, je crois – pour rester à la maison.
Tensen, qui se récria tout d’abord devant l’absurdité de cette supposition, reconnut le soir même qu’elle était fondée. Mina lui avoua alors que le raisonnement de Dentelle l’avait pour sa part immédiatement convaincue, mais que, par crainte de la réaction de Tensen, elle s’était contentée de transmettre le message en se plaçant sous le couvert de l’ours. C’était à n’y rien comprendre. Je ne vois de mon côté aucune autre explication à cette absurdité que le fait que Mina-san en soit venue à penser que Tensen lui préférait Dentelle, ce qui était pourtant, puisqu’ils étaient la même personne, une impossibilité fondamentale.
Mina fit de toute façon elle aussi les frais de Ma maladie cherche à me guérir. Elle ne cessait de se plaindre d’avoir mal au dos jusqu’au jour où elle dut donner une conférence devant un auditoire de vingt-cinq personnes. Le lendemain de la conférence, la douleur avait totalement disparu. Dentelle en conclut qu’elle avait assimilé cette conférence au poids d’un fardeau.
Ce dernier succès le décida finalement à nous demander un lit pour le garage, puisqu’il comptait s’installer définitivement au fond du jardin et y recevoir ses patients.
Ces histoires d’aménagements marquèrent d’ailleurs le début d’un nouvel épisode funeste qui m’en apprit beaucoup sur l’impuissance des êtres humains, si j’en juge par l’exemple significatif de Tensen. Le jour de Pâques, on avait montré à la T.V. les ateliers d’un grand chocolatier où étaient installés des robinets de chocolat. C’est à ce moment-là que Tensen demanda inconsidérément à Dentelle s’il aimerait avoir le chocolat courant dans sa maison.
Dentelle, qui n’en crut pas ses oreilles (il considérait Tensen comme tout-puissant), assura que si Tensen lui installait le chocolat courant dès le lendemain, il serait gentil pendant toute sa vie. Tensen, je crois, pensa d’abord qu’il serait possible, malgré les difficultés techniques, de percer une canalisation entre la maison principale et celle du fond du jardin, afin de permettre à une marmite de chocolat entretenue en permanence de se déverser chez Dentelle. Après plus ample analyse, il préféra s’en remettre à des ouvriers – c’est du moins ce qu’il expliqua à Denti. Dentelle était très impatient et ne cessait de lui répéter qu’il aurait « la gentillesse à vie »…
Or, le lendemain du jour de Pâques étant férié, les ouvriers ne pouvaient commencer les travaux que le mardi. En début d’après-midi, Dentelle envoya un message à Tensen et Mina‑san pour leur faire part de son inquiétude. Les ouvriers qui devaient installer la canalisation ne s’étaient pas encore manifestés… Mina-san répondit très sèchement que cette question relevait de notre compétence, à Tensen et moi, et qu’elle ne pouvait rien faire… En réalité, elle était exaspérée par ce qu’elle appelait la faiblesse de Tensen. Alors qu’il était manifestement impossible de faire venir le chocolat courant, il avait été incapable de l’expliquer clairement à Dentelle. Comme d’habitude, il n’avait pas eu la force de lui refuser ce qu’il demandait – ce qui pour une fois n’était cependant pas le plus grave. Le pire, c’est que cette déficience avait des conséquences cruelles en ce qu’elle entretenait de faux espoirs chez Dentelle.
Ce fait précisément énerva Mina-san au point qu’elle en recommença à nier l’existence de son double.
Ces reproches durs et vifs plongèrent Tensen dans l’angoisse, comme lorsqu’on se rend compte d’une bêtise irréparable que l’on vient de commettre et que le corps se liquéfie. Saisi d’une bonne résolution, il expliqua le soir même à Dentelle que le chocolat courant n’allait peut‑être pas pouvoir être installé. En échange, Dentelle pourrait venir chercher du chocolat à la maison toutes les fois qu’il voudrait.
Mina observa ironiquement que ce système n’aurait rien à voir avec un robinet de chocolat auquel Dentelle aurait pu garder la bouche collée pendant toute la journée… Comme le lui répondit Tensen, c’était sans doute mieux pour sa santé. Le vrai problème, je crois, c’est que Dentelle avait laissé entendre qu’il avait déjà un robinet de chocolat dans sa maison du Canada, et que du coup il allait peut-être changer de famille…
Tensen fut très triste de toute cette affaire qui l’excluait de toutes parts : Mina-san le désapprouvait, et il perdait Denti.
Mina continuait malgré tout à entretenir des relations plus qu’ambigües avec Dentelle. Si elle avait revendiqué le fait qu’il était revenu du Canada pour « prendre part d’elle », il continuait à lui taper sur les nerfs. Elle ne lui adressait la parole ni ne lui répondait jamais, tout en reprochant à Tensen de lui accorder une importance démesurée.
Elle restait persuadée de détenir le monopole de l’existence de Dentelle en tant que part d’elle‑même et répétait à Tensen qu’il n’avait de pouvoir que sur moi seul, Lion, tout en refusant également de me parler lorsque je me manifestais. On était dans l’impasse. Je me souviens bien de ces conversations. C’était l’époque radicale où Mina se plaisait à affirmer, d’un ton amer et définitif, que nous, les animaux, leur avions fait « plus de mal que de bien ».
Tout ce que faisait Dentelle n’avait à ses yeux aucun sens. Il était stupide, disait-elle en tournant en dérision les manifestations de l’absurde qu’il laissait derrière lui comme autant de S.O.S. pour qu’on, pour qu’elle l’aime. Autant de preuves de son existence, analysions-nous à l’inverse, comme autrefois on dressait la liste des « preuves de l’existence de Dieu » : un bas dépareillé accroché à une lampe, des gants vert pomme tenant un stylo, disposés pour écrire sur le bureau de Tensen…
Tandis que Tensen voyait dans ces mises en scène des signes d’ordre mystique, elles relevaient aux yeux de Mina purement et simplement du non‑sens, selon sa propre expression.
Il y eut pourtant une fois où elle ne put pas ne pas reconnaître l’existence de celui qui en était à l’origine.
Elle continuait à s’intéresser à l’Inde, elle aussi, et ses pas l’avaient menée au bouddhisme zen (par quoi et malgré elle, elle commençait du reste à entrer sur le territoire japonais). Un soir qu’elle lisait un ouvrage sur les koan (Tensen disait que notre logique occidentale aurait qualifiés d’« apories » ces impasses de l’esprit, destinées à créer une surprise telle qu’elle devait – par un décontenancement brutal et non une réflexion profonde – faire tomber l’individu directement dans le « satori » ; c’est ainsi qu’il nommait l’éveil, sur son ton d’affectation docte), Mina cita le koan du chien :
« Le chien a-t-il la nature de Bouddha ? Néant. »
Tensen se risqua alors, encouragé par le thème animal qui s’y prêtait, à un parallèle implicite entre les koan et les manifestations de l’absurde. Mina admit : « J’avoue avoir pensé à Dentelle en lisant ce chapitre. Au vrai, je crois que Dentelle est un koan vivant.»
La dernière manifestation de l’absurde dont j’eus connaissance consista en un mot signé «Dintelle», sorte de pense‑bête écrit (contrairement à l’habitude) en lettres énormes, que Mina avait laissé un soir au pied de son lit pour ne pas oublier d’emporter quelque chose le lendemain matin. Or – et de manière extraordinaire –, ce ne fut pas ce gros mot en lui-même qui remplit cet office, le morceau de papier ayant glissé sous le tapis, mais le souvenir qui lui revint, au petit déjeuner, du mot même qu’elle avait raillé la veille : «Dintelle». Tensen affirmait que c’était à ce genre de chose qu’on pouvait mesurer à sa juste valeur le génie de Denti, à savoir que le pense-bête avait fonctionné non du fait de ce qu’il était censé rappeler (ou plus exactement du fait de son sens), mais en raison de la seule absurdité de sa formulation.
Je me souviens que Dentelle était joyeux, à cette époque de sa vie. On entendait souvent son cri dans la maison : « ou-en-ê !». Cela signifiait « choudentelle » : il avait coutume de s’auto‑appeler de la sorte, par ces trois notes chantées à voix haute, pour se rassurer sur sa propre présence.
Il avait plein de projets. Sa grande œuvre fut la mise en place d’un service de soins gratuits pour les animaux en peluche, dans les hôpitaux. L’idée avait été lancée au Canada et il passait alors beaucoup de temps là-bas. Même si, je crois, il avait fini par se fixer définitivement chez nous, il faisait au moins deux aller-retour express par semaine. Le soir, il rentrait tout content du bonheur qu’il apportait à ses frères ours, et Mina-san aussi prenait part à la gaieté générale.
Et puis un jour nous avons compris pourquoi la mort n’avait pas pour Dentelle la même importance que pour nous. Quand on y réfléchissait un peu, c’était très simple, puisqu’on en avait eu la preuve à plusieurs reprises : c’est que Dentelle pouvait ressusciter. Sur le coup, je sentis que cette révélation, lors de la conversation qu’il eut avec Mina-san sur la question, apportait à Tensen un soulagement intense. La simple idée de la mort de Dentelle le plongeait en effet dans la tristesse la plus sombre. Et puis, ce matin-là dans la salle de bains, Mina-san émit enfin la plus grave des hypothèses :
- Est-ce qu’on sait s’il peut ressusciter à l’infini ? interrogea-t-elle.
- Pourquoi, tu penses que les possibilités seraient limitées ?, dit Tensen.
- A mon avis, cela se compte sur les doigts d’une patte.
- Tu veux dire, donc, cinq fois ? Comme il est déjà mort trois fois, il lui en reste deux. Si on lui économise ses résurrections, tout ira bien. Il suffit de faire un peu attention, de ne pas lui « faire la tristesse », comme il dit, car tu sais qu’il peut en mourir…
- Sauf que… Il n’y a peut-être pas cinq doigts sur une patte, trancha-t-elle.
Si c’était vrai, il ne lui en resterait qu’une, dans ce cas. Mais, plus qu’une seule résurrection, c’est déjà mieux que ce qui nous est donné, à nous autres. Et pourtant, j’ai l’impression que c’est pour épargner cette dernière chance que Dentelle a disparu très vite après cet échange qu’il avait écouté les bras ballants (à quoi nous aurions pu reconnaître le signe d’une mort prochaine, avait rétrospectivement interprété Mina-san). Ou peut-être qu’il a choisi de mourir mais de ressusciter plus tard, dans une autre époque, dans un autre monde, visible ou invisible. Ou encore, ce qui serait sans doute pire, ne pouvait-il finalement ressusciter que trois fois ?
Il y a peu, j’ai vu Mina-san fixer rêveusement la vitrine d’une boutique avant d’y entrer. Il s’agissait d’une usine de fabrication d’ours en peluche personnalisés. On pouvait en choisir la taille, la forme, la couleur de la fourrure et des yeux… On pouvait aussi leur intégrer un son ou une mélodie particulière… Dentelle aurait détesté cela, mais je crus sentir chez elle une certaine nostalgie. Et si, au lieu d’une fabrication artificielle, d’un travail de manufacture, Mina‑san avait pu recréer Dentelle, le créer à sa propre image pour l’avoir toujours avec elle ? Lui intégrer, en guise de cœur, un mécanisme sonore avec ses trois notes ?
Elle sortit du magasin les mains vides.
Quel était votre visage avant la naissance de vos parents ?
F I N
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(...)
Méditations graves - 5
ANNEXES
La chanson de Dentelle
Aie conscience
Crois en toi
Que tu puisses
Compter sur moi
Aie confiance
Croix en bois
Que tu puisses
Compter sur doigt
Aie conscience
Crois en moi
Que je puisse
Compter sur toi.
Extrait de Mémoire de Lion
« Hier, Dentelle est mort, par ma paresse.
A son réveil, il m’avait demandé où étaient ses énormes et j’avais eu la flemme d’aller les lui chercher au fond de son lit, où ils finissaient toujours par glisser au cours de la nuit.
Dentelle a alors prononcé trois phrases dans son petit langage articulé, et il est mort. Je n'ai évidemment rien compris de ce qu’il disait. Et le pire, c’est qu’immédiatement après, je me suis aperçu que ses énormes étaient tout simplement sous son oreiller. Non seulement je ne saurai jamais quelles ont été ses dernières paroles, mais en plus, il est mort pour rien. Mina-san m’a dit : « Je sais que ça va être dur pour toi, Lion, mais en même temps, il faut bien que tu comprennes que Dentelle n’existe pas. Quant à ses énormes, on les lui mettra dans son caveau nocturne. » (Elle entendait par là son cercueil, je crois, ou quelque chose de ce style.)
Le jour même de sa quatrième mort, nous avons déjeuné du couscous qu’il avait réclamé pendant toute sa vie, et que nous avions acheté au marché quelques heures après. Mina-san, comme pour me vacciner contre ma propre tristesse, me désignait scrupuleusement du menton, dans ce qui figurait sur les étals, tout ce que Dentelle avait aimé : les tartes aux fraises, les tartes au citron, les pâtes et bien sûr ce fameux couscous, qu’il n’avait goûté qu’une fois et qu’il adorait… Je lui en avais acheté une portion, le jour de sa mésaventure vers la mer.
Au retour, nous passâmes devant la devanture d’une boulangerie : y trônait une curieuse viennoiserie dont l’étiquette indiquait « patte d'ours ». On aurait dit une brioche suisse à cinq doigts : si ce n’était pas la preuve tangible, palpable au sens propre, qu’il lui restait encore une résurrection !... Goutte de mercure dans le labyrinthe de ma tête, une pensée de Simone Weill me frappa à cet instant tel un éclair sur le chemin de Damas : Dieu ne saurait être présent dans sa création que sous la forme d’une absence. »
(Mémoire de Lion, Golda, Tensen éditions, 2099, p. 36.
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12 mai 2008
Le combat pour la vérité
"C'est par la splendeur du vrai que l'édifice atteint sa beauté... (...) Celui qui dissimule un poteau commet une faute. Celui qui fait un faux poteau commet un crime."
Auguste Perret, Contribution à une théorie de l'architecture. Recopié sur les panneaux d'explications de l'Eglise Saint-Joseph du Havre.
***
Mes écrits ne plaisent pas ; ils sont trop hermétiques, trop ésotériques, notamment.
Une première solution consisterait à essayer d’écrire des romans qui plairaient à davantage de monde, comme, peut-être (mais je n’en sais rien, au fond), des histoires plus linéaires, avec des personnages décrits de manière plus complète, montrant une pluralité de points de vue…
Mais je crois que ce n’est pas cette réalité que je veux montrer. Ces romans–là, je les admire, mais je serais incapable d’en écrire. Et j’ai toujours en tête ce que m’avait dit le professeur M. : «il ne faut pas forcer son style». Justement, je pense qu’il y a une autre réalité, ou une autre manière de la montrer, qui peut aussi faire partie de la littérature.
La seule solution que je vois donc, c’est, en m’en tenant à ma voie et à mes objectifs, pousser dans ce style et l’améliorer, de manière à ce qu’il force en quelque sorte la compréhension. Si je n’ai pas réussi jusqu’à présent, c’est que ce style était encore trop éloigné de la perfection qui lui est propre et qui seule pourra le faire admettre.
Noté au Havre, 2 mai 2008



