17 mars 2009
A la rencontre d'une bouteille de thé
Publication ce jour par la Revue des Ressources (section "Carnets de voyage") de Thé vert, etc., sur le thème de "choses vues" au Japon, et qu'on peut lire à cette adresse : http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=1133&PHPSESSID=0ff64cd4476c630d5716010e33ddbe65
L'image choisie par la revue pour illustrer le texte (que j'ai découverte ce matin) m'a particulièrement plu. En y pensant ces jours derniers, j'avais eu en tête plusieurs éventualités, mais cette photo d'une canette de thé vert, à la fois profonde et malicieuse, est finalement la meilleure pour cette histoire.
14 mars 2009
Lampe opaline
« Même à la lanterne magique, il ne faut pas se faire de cinéma : la plupart des liens solides se nouent au-delà de l’intellect et ne s’expriment que rarement dans les livres, mais dans les tatouages qu’on peut voir à la plage ou à la morgue, dans deux mains qui serrent une épaule sur un quai de gare et garderont – un peu trop longtemps
peut-être – cette chaleur et cette élasticité dans les doigts, dans des cartes écrites par des militaires et si mal adressées qu’elles arrivent par erreur chez de vieilles folles auxquelles on n’avait jamais dit des choses si tendres, dans le silence de deux visages qui s’enfoncent au tréfonds de l’oreiller comme s’ils y voulaient disparaître, dans ce désir si rarement comblé qu’ont les mourants de trouver le bout de l’écheveau et quelque chose à dire, dans la fenêtre qu’on ouvre ensuite, dans la tête d’un enfant qui fond en larmes, perdu dans la rumeur d’une langue étrangère.
Courage, on est bien mieux relié qu’on ne le croit, mais on oublie de s’en souvenir. »
« C’est la lumière de cette lampe opaline à contrepoids accrochée trop haut au-dessus de la table, la façon dont les paquets bruns fortement ficelés s’entassent derrière le guichet, le bruit de cette grosse pendule ronde dont les secondes sont larges comme le doigt, bref, de ces riens qui s’agencent et conspirent pour former un climat. Car ce n’est pas par l’identité des choses elles-mêmes, mais par les rapports qui s’établissent secrètement entre ces choses que des lieux qui n’auraient rien en commun entrent soudain en résonance dans une logique hallucinée et entièrement nouvelle… »
Nicolas Bouvier, Chronique japonaise, 1989, Petite bibliothèque Payot, 2001 (pages 113 et 238)
Ces deux passages intéresseraient, je crois, quiconque est curieux des détours et des mystères de la mémoire. Il n’est pas nécessaire pour cela d’avoir connu une lampe opaline ; mais c’est l’élément qui cette fois-ci m’en dévoila une nouvelle entrée.
Je me souviens de deux lampes opalines. La première, rencontrée dans un film, ne me marqua peut-être d’ailleurs à ce point que parce qu’elle faisait resurgir d’une époque révolue la lampe opaline initiale, qu’il m’est toutefois impossible de situer dans ma vie pour l’instant. Une lampe à contrepoids, donc, qu’on cherche à régler et par laquelle tout commence, d’un appartement à un autre ; un grand bloc d’immeubles dans lequel seuls un homme et une femme sont restés, seuls à ne pas rejoindre la cavalcade dans les escaliers, une manifestation fasciste. Jeu de cache-cache derrière du linge à étendre sur la terrasse, un téléphone qui sonne et auquel on répond le dos tourné à la fenêtre. Cette lampe, je la retrouvai justement à l’endroit où j'emménageai peu après avoir découvert ce film. Dans la cuisine, elle avait résisté à tous les aménagements modernes et fut à part entière une des raisons qui me décida à louer cet appartement-là. C’est d’ailleurs le souvenir que j’en garde : sa lumière vert pâle, sa translucidité les nuits de travail et d’écriture ; et, de l’autre côté de la cour, l’abat-jour rouge à la fenêtre d’en face.