29 avril 2009
L'Apollon
« On dit que L’Apollon est la réplique d’un immeuble de Chicago.
Sur le boulevard Jean-Jaurès, la masse imposante de ses deux tours est éclipsée par les enseignes rouges, M comme monopole, du magasin qui occupe une partie du rez-de-chaussée de l’immeuble. L’avantage de ce supermarché, pour qui vient la première fois à L’Apollon, c’est qu’il lui permet de se repérer immédiatement à la sortie du métro.
A l’entrée principale de l’immeuble, une volée de marches de marbre vert-gris mène de la rue vers une série de portes vitrées à grosses poignées rondes en laiton dont les battants sont frappés de l’inscription « L’Apollon ».
Sur les murs, formant un autre escalier, parallèle à la progression des marches, sont vissées des dizaines de plaques professionnelles. Ce sont des rectangles de laiton gravés ou des plaques de plastique noir, plus rarement de couleur (rouge, bleu ou vert) avec des lettres dorées ou blanches. Certaines de ces plaques, les plus élégantes, sont assez anciennes. On le remarque à la façon, à la typographie, aux numéros de téléphone sans préfixe.
L’une des plus modernes est des plus voyantes. Elle est rectangulaire comme les autres, mais fixée dans le sens de la hauteur, et pousse l’originalité jusque dans sa couleur orange. En lettres noires, caractère « olive », la première lettre de chaque mot d’un corps un peu plus grand que les suivantes, elle indique :
CABINET GOMMSON & Fils
Traducteurs assermentés. Assistance juridique et rédactionnelle.
Bâtiment B, 22ème étage. Sur rendez-vous.
Tél. : 01.42.75.78.19
Après toutes ces annonces, le visiteur se trouve au bas d’une deuxième côte, face à un escalier et deux escalators, dont l’un monte et l’autre descend.
Leur main courante, en plastique vert, est fendillée d’usure. Mais ce qui les rend vieillots, surtout, ces escalators, ce sont leurs dimensions : ils sont bien plus étroits que ceux qu’on construit aujourd’hui. Et malgré le système de détection optique qui actionne leur mécanisme dès qu’on s’y engage, la machinerie est lourde, heurtée et bruyante, quinteuse. D’emblée, en empruntant ces « escaliers roulants », se trouve-t-on ainsi projeté des années en arrière, à l’opposé de la modernité dernier cri dont ils étaient, en leur temps, le signe.
En haut, les mêmes portes vitrées qu’en bas, avec des flèches noires indiquant le bâtiment A à droite et le B à gauche.
J’ai toujours pensé que la véritable fonction de ces escaliers était celle d’un sas. On peut renouveler l’expérience autant de fois qu’on veut : à cet endroit précis, invariablement, on a oublié la rue.
L’œil est attiré par une lumière blanche du type de celle qu’on se représente pour annoncer l’apparition d’un ange ; une lumière qui n’a plus rien à voir avec celle de l’avenue qu’on a laissée dans son dos. Le phénomène se vérifie aussi dans l’autre sens : redescendre les escaliers vers l’avenue, c’est quitter un espace clos, de toutes parts délimité, qui définit un véritable monde.
On pénètre dans ce monde par quelques dernières marches et un plan incliné, qui débouchent sur une esplanade bordée d’appartements dont on devine l’intimité au gré des courants d’air et des rideaux relevés.
L’esplanade est percée en son milieu d’une ouverture carrée, plantée d’arbres, autour de laquelle court une rambarde.
Vers la gauche, des fontaines à jets et des bassins de carrelage bleu sont la plupart du temps secs, par souci d’économie.
Un peu plus à gauche, c’est le bâtiment B. Une dernière porte vitrée, la loge du gardien, et le couloir des ascenseurs à droite. Il y a six ascenseurs pour tout le bâtiment : trois pour les étages pairs et trois pour les étages impairs. Les portes coulissantes s’ouvrent par le milieu. Hautes et étroites, elles sont camouflées dans des renfoncements de la paroi. On dirait une rangée de cercueils verticaux.
Après mes études, à vingt-quatre ans, j’avais commencé à travailler chez Gommson & fils, au bâtiment B – je le précise parce que le texte de la plaque est, depuis, devenu incomplet. Il faudrait maintenant ajouter : «bâtiment A, 17ème étage». C’est là qu’ils ont installé le nouveau département de traduction.
Je le connais tellement, ce chemin, que je pourrais de la rue venir appuyer sur le bouton d’appel des ascenseurs les yeux fermés.»
(fin du fragment - parmi tous les textes retrouvés dans la baignoire aux fourmis, aucun ne semble en être la suite évidente.)
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Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après, p. 212 et suivantes.