14 mai 2009
Se rendre compte
[Cela commence aussi par dix lignes de pointillés et une ligne d’x. Les feuilles du rouleau inséré dans le robinet étant classées dans l’ordre inverse de celui de la lecture, ces pages ont moins souffert que les précédentes de l’humidité.]
« En fait, ce n’est pas parce qu’on se voit au quart au lieu de la demie que ça passe moins vite », constata-t-elle un jour qu’elle m’avait donné rendez-vous un peu plus tôt. Elle formulait ce que je n’aurais pas osé lui dire. Il me sembla que c’était moins grave de sa part, parce qu’elle ne pouvait pas savoir à quel point, elle ne se rendait pas compte…
C’est [illisible. « d’ailleurs » ?] la question que je me suis le plus souvent posée de tous ces rendez‑vous, je crois : si elle se rendait compte.
Se rendre compte de quoi ?
De tout. De tout ce dont je me souviens…
Que je la regardais d’une certaine manière.
Que malgré mes efforts mon regard me trahissait, ça je le sentais bien quand même.
Que j’avais peur des autres parce qu’ils auraient lu dans mes yeux ce qu’elle ne songeait pas à y voir, et que je voulais la préserver de l’étonnement, de la moquerie, de la différence. Parce qu’ils n’auraient pas hésité à prendre ce regard à pleines mains pour le lui offrir en pâture, en le désignant d’un menton significatif : elle aurait tout compris et n’aurait plus accepté de me voir. Parce que personne n’aurait eu l’idée de scruter ce regard assez longtemps pour y découvrir que la seule manière que j’avais trouvée de l’aimer était de la protéger de mon amour pour elle. Je voulais lui épargner ce genre d’incompréhension cruelle.
[trois lignes]
Se rendait-elle compte que des choses m’échappaient, ainsi de certaines phrases, qui comme à Tigra me découvraient entièrement – et qu’elle avait l’élégance de laisser flotter dans l’air, leur signification en suspens… Je décrétais soudain, sans rapport avec la conversation en cours :
- C’est bien qu’on se soit parlé.
- Tu veux dire aujourd’hui, ou en général ?
- Aujourd’hui et en général. Enfin, à Tigra, je veux dire. Parce que je t’avais déjà vue dans l’ascenseur, je ne sais pas si tu te souviens.
Nous n’avions jamais reparlé de l’ascenseur. Elle répondit :
- Si, je me souviens de l’ascenseur.
Savait-elle que j’aimais être près d’elle ?
Que j’aimais deviner et sentir la chaleur de son corps ?
Remarquait-elle, espérait-elle comme moi cet instant, au retour de nos déjeuners, où insensiblement notre marche se faisait plus lente, plus rapprochée et presque lascive à la faveur de l’obscurité et de la fraîcheur d’un porche sous lequel nous passions toujours à la sortie du restaurant – nos épaules et nos bras se frôlaient, se touchaient, je laissais parfois aussi ma jambe aller contre la sienne. Nos pas s’accordaient, ils s’attendaient, s’entendaient presque, m’aventurai-je à penser quelquefois, à favoriser notre intimité – mais si brève qu’elle pouvait encore se défendre d’en être, de l’intimité.
J’aimais que notre marche aille de soi parce que j’ai toujours pensé qu’il s’agissait d’une chose très importante. Il n’y a rien de plus énervant, ni de plus révélateur pour moi que de ne pas savoir ou pouvoir marcher ensemble. J’adorais que cela nous fût complètement naturel. Lui prendre le bras, dans ces circonstances, aurait été la simple conséquence de notre entente spontanée. J’en avais envie. Une fois et comme par jeu, je lui pinçai le coude ; elle portait un gilet à mailles ajourées et je sentis sa peau sous mes doigts.
Se rendait-elle compte que je n’arrêtais pas de la regarder ?
Que son visage me captivait, que j’aurais voulu l’apprendre par cœur, que je désespérais qu’il m’échappe ?
Que j’aurais voulu le fixer à jamais sous mes paupières, que j’aimais regarder ses yeux et sa bouche et ses dents, que j’avais remarqué qu’elle portait du rouge à lèvres et que j’adorais qu’elle en mît, en ait remis peut‑être, les jours où nous déjeunions ensemble, même si cela n’avait rien à voir avec moi ?
Que j’aimais ce que j’apercevais de sa peau et de sa chair sous ses vêtements, que toujours elle me troublait intensément… Que je m’inquiétais de savoir si elle s’offusquait de mon regard dans son décolleté ?
Qu’elle était, oui, terriblement troublante ?
Que j’avais envie de la toucher, de la caresser, de l’embrasser. De poser mes lèvres dans le creux de son épaule, de la prendre par la nuque et de passer ma main dans ses cheveux. De serrer contre moi ce corps que je pressentais tendre et ardent.
Que je devais apprendre à me résigner à ce que ce bonheur‑là ne me soit pas destiné, à ce qu’il me soit même interdit.
Heureusement, elle ne lisait pas mes pensées, qui planaient entre nous comme des ondes et brouillaient imperceptiblement toutes mes questions, toutes mes réponses. Elle ne pouvait percevoir ce désir que j’avais d’elle et ces idées qui m’épouvantaient moi-même.
L’embrasser, qu’elle m’embrasse, l’aimer.
Savait-elle que je venais en volant à nos rendez-vous ? J’adorais cette idée, détestais mes retours. Avait-elle remarqué que je me retournais toujours une fois de plus pour la revoir encore jusqu’à ne plus la voir (elle, se retournait une seule fois, parfois pas) ?
Qu’elle me manquait sitôt que je ne la voyais plus, ça elle ne pouvait pas le savoir…
Avait-elle senti qu’elle me plaisait ?
[trois lignes]
Savait-elle que parfois, elle me regardait – que nous nous regardions d’une certaine manière qui pouvait faire penser que…
Non : de cela précisément, je ne pouvais croire qu’elle se rendît compte.
Parce que cela ne pouvait être. Elle, ne pouvait me regarder ainsi, comme si…, [trois mots] se livrant toute à mes yeux.
Et si je ne me méprenais pas, moi, sur ce que ces regards auraient éventuellement pu signifier, [une ligne et demie raturée d’X majuscules et minuscules, par-dessus]. Etre l’objet de son regard, je me l’accordais, mais je ne lui en aurais jamais fait se rendre compte.
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Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après.
Commentaires
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