22 juin 2009
Les futurs musées
"Et même, j'ai encore des documents. Des documents d'une valeur inestimable qui feront frémir d'orgueil les gardiens et les conservateurs des futurs musées : de vieux journaux tachés, graisseux et déchirés qui ont enveloppé des sandwiches, et des vieilles boîtes de conserves et de sardines à l'huile, maintenant vides, mais qui n'en restent pas moins les précieux témoins d'un passé grandiose."
Régis Messac, Quinzinzinzili, 1935, L'Arbre vengeur, 2008, coll. L'Alambic, préface Eric Dussert.
07 juin 2009
"Tu n'as rien vu à Hiroshima."
A l’époque où j’avais écrit la note Entre prévoir et imaginer (reproduite ci-dessous), j’avais formulé deux hypothèses sur le sens de cette phrase :
Hypothèse n° 1 : Tu n’as rien vu parce que c’est incommunicable, tu ne peux pas comprendre.
Hypothèse n° 2 (née d’une phrase d’Ibuse dans Pluie Noire : « Jamais nous n’avions entendu dire, jamais nous n’aurions imaginé qu’une bombe si terrible existât en ce monde ») : Tu n’as rien vu parce que tu n’as rien pu voir, c’est impossible, inimaginable, inhumain, cela ne doit pas exister. D’où une défaite de l’imagination humaine en deux temps : 1°, parce que c’était inimaginable, personne n’aurait eu l’idée de concevoir une telle chose ; 2°, l’imagination n’est pas allée si loin, s’est heurtée ou soumise à des limites, ce qui s’est révélé un échec et finalement une erreur puisqu’il eût fallu au contraire une imagination humaine assez cynique pour concevoir et donc prévoir, peut-être prévenir cette chose inhumaine.
Une autre hypothèse m’est apparue l’autre soir alors que je regardais le film une nouvelle fois. Cette hypothèse n° 3 serait que cette phrase a un rapport avec l’oubli : tu n’as rien vu, donc tu ne peux rien oublier.
J’ai eu cette idée lorsque la femme dit, au sujet de son histoire avec l’Allemand, que c’est la première fois qu’elle la raconte. « Elle était, vois-tu, racontable » conclut-elle. Ce qui m’a fait penser : elle était donc dicible, elle ne faisait pas partie de l’inexprimable, et m’a renvoyée d’abord à l’hypothèse n° 1.
Mais cette réplique intervient à un moment où elle se rend compte aussi qu’elle est en train d’oublier son premier amour avec l’Allemand ; comme si cette histoire qui a maintenant été racontée pouvait être oubliée, ou même pouvait être oubliée maintenant qu’elle a été racontée.
Le fait de n’avoir rien vu impliquant celui de ne rien pouvoir raconter serait donc, à l’inverse, la raison pour laquelle l’histoire d’amour avec le Japonais à Hiroshima ne sera jamais oubliée. Si elle n’a pas été vue, si elle n’a pas existé, elle ne peut donc être oubliée.
Cet oubli impossible de ce qui n’a pas été vu à Hiroshima vaut pour tout ce qui est Hiroshima : du drame nucléaire à l’histoire d’amour avec l’homme nommé Hiroshima. Les deux ne pourront jamais être oubliés parce qu’on ne les a pas vus. Mais – et c’est la conséquence de cette condition d’oubli impossible – ces choses ne pourront jamais être racontées non plus : à la différence de l’histoire avec l’Allemand, elles, sont inracontables, indicibles.
Et pourtant, peut-on faire autrement que d’avoir vu ? (faire comme si on n’avait pas vu ? Ne serait-ce pas pire que de voir et d’oublier ?)
« De même que dans l’amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j’ai eu l’illusion devant Hiroshima que jamais je n’oublierai. De même que dans l’amour. »
A suivre. Je n'ai pas encore fini de réfléchir à cette phrase.
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Entre prévoir et imaginer – 10 avril 2007
Pluie Noire a fait remonter à la surface une phrase (qui n’en était jamais restée éloignée, toutefois, depuis que je l’ai lue il y a bientôt dix ans, et que je n’ai au fond jamais cessé de méditer) : « Ils [les Japonais pendant la guerre] ne cessaient de répéter que sécurité et moral tenaient seulement au fait d’être prévenus. Quelle que fût la catastrophe, (…) le mot d’ordre était que tout avait été prévu et qu’il n’y avait donc pas de souci à se faire (Ruth Benedict, Le Chrysanthème et le Sabre).
Or : « Jamais nous n’avions entendu dire, jamais nous n’aurions imaginé qu’une bombe si terrible existât en ce monde », dit Ibuse.
L’impuissance – la défaite de l’imagination : voilà peut-être une des clefs de ce qui me touche autant, dans Hiroshima.
Et ce reproche aussi s’enrichit d’autres sens, qui me le font comprendre différemment :
« Tu n’as rien vu à Hiroshima ».