l'écran intérieur des paupières

une "mémoire visuelle [qui] projette instantanément, sur l'écran interne des paupières closes, l'image rigoureusement fidèle et objective d'un visage aimé, comme un fantôme minuscule en couleurs naturelles..." Nabokov

25 avril 2008

Le Jeu et les conjectures

J’ai lu récemment Le Jeu des Perles de Verre, de Hermann Hesse, que j’avais en vue depuis quelques années.

Les règles du Jeu des Perles de Verre, «l’écriture figurée et la grammaire du Jeu constituent une sorte de langue secrète extrêmement perfectionnée, qui participe de plusieurs sciences et de plusieurs arts, particulièrement des mathématiques et de la musique (ou de la musicologie). Elle est en mesure d’exprimer le contenu et les résultats de presque toutes les sciences et d’établir des rapports entre eux. Le Jeu des Perles de Verre se pratique donc avec la substance et toutes les valeurs de notre culture, il joue avec elles, un peu comme aux temps où florissaient les arts un peintre a pu jouer des teintes de sa palette. Ce que l’humanité a produit au cours de ses ères créatrices dans le domaine de la connaissance, des grandes idées et des œuvres d’art, ce que les périodes de spéculation érudite qui suivirent ont ramené à des concepts et transformé en patrimoine intellectuel, tout cet immense matériel de valeurs spirituelles, le joueur de Perles de Verre en joue comme l’organiste de ses orgues, mais les siennes sont d’une perfection presque inconcevable ; leurs claviers et leurs pédales explorent le cosmos tout entier, leurs registres sont pour ainsi dire sans nombre, et théoriquement cet instrument permettrait de reproduire dans son jeu tout le contenu spirituel de l’univers.»

Les analogies et les associations d’idées sont à la base des parties de Jeu de Perles, et Joseph Valet, Magister Ludi, distingue à cet égard «celles qui sont légitimes, c’est-à-dire compréhensibles à tous, et celles qui sont ‘particulières’ ou subjectives». De ces dernières il donne un exemple, né un jour de mars d’une promenade pour aller couper des tiges de sureau : «Eh bien, chaque événement de notre vie possède justement sa magie, et l’événement pour moi, ce fut que, dès la traversée des prés saturés d’eau, j’éprouvai l’approche du printemps fortement, avec ivresse, en respirant cette odeur de terre et de bourgeons, ce fut qu’elle se concentrait et s’exhalait dans ce fortissimo du parfum des sureaux, jusqu’à devenir un symbole physique et un charme magique. (…) Mais, à cela s’ajoute un deuxième élément. (…) Le jour de cette promenade aux sureaux, ou le lendemain, je découvris la chanson de printemps se Schubert, Die linden Lüfte sind erwacht (Les douces brises se sont réveillées), et les premiers accords de l’accompagnement de piano me saisirent avec la violence d’une reconnaissance : ces accords avaient un parfum qui était exactement celui du jeune sureau, aussi doux-amer, aussi fort, aussi concentré, aussi plein de l’annonce du printemps. Depuis cet instant l’association : prémices du printemps – parfum du sureau – accords de Schubert, est pour moi quelque chose de stable et de valeur absolue. Dès les premières notes de l’accord, je sens de nouveau aussitôt, et en toutes circonstance le parfum âcre de la plante, et l’union de ces deux éléments représente pour moi les prémices du printemps.(…) Mais cette association, cette flambée, chaque fois, de deux expressions sensibles, quand je pense à l’annonce du printemps, est une affaire personnelle. Certes, elle est communicable sous la forme où je vous l’ai racontée ici. Mais elle n’est pas transmissible. Je peux vous faire comprendre mes associations d’idées, mais je ne puis faire en sorte que, ne fût-ce que chez un seul d’entre vous, elles deviennent également un signe valable, un mécanisme qui réagisse infailliblement à l’appel et qui se déroule toujours de la même manière.»

Hermann Hesse, Das Glasperlenspiel, 1943 ; traduit de l’allemand par Jacques Martin, Calmann-Lévy, 1955, 1991, Livre de poche n° 15393

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Or, lorsque que j’ai proposé à Adélaïde Simon mon idée de rubrique «Conjectures (et tout le reste est littérature)» pour sa revue Les Muses à Tremplin, en octobre 2006, c’était bien, je crois, de parties de perles de verre qu’il était question.

Je voulais donner forme à une de mes plus profondes convictions : ne pas me laisser arrêter par les frontières établies entre disciplines et catégories. Ces frontières, de type universitaire, procèdent à un découpage des connaissances. Elles sont nécessaires pour les rendre accessibles à l’esprit humain. Mais si elles donnent précisément à la connaissance une dimension humaine, elles relèvent, au fond, d’un procédé artificiel, d’une fiction, au sens propre. Et la fiction qui permet dans un premier temps d’approcher et de s’approprier la connaissance, cette connaissance même permet ensuite de la dépasser. J’avais déjà fait ce genre d’expérience dans des travaux de recherche antérieurs, notamment en introduisant des notions mathématiques dans un raisonnement juridique.

En proposant à Adélaïde cette série d’articles, je voulais savoir si j’étais capable de vérifier une intuition selon laquelle des disciplines qu’on pourrait penser diamétralement opposées peuvent constituer, chacune, l’objet de l’autre. La discipline A traite de B et B traite de A. Je pensais que ces disciplines pourraient même faire usage de méthodes analogues et que des objets et des lignes communs pouvaient être mis en évidence, non seulement dans le contenu mais aussi dans la manière (contenant). Ainsi, exactement de la même manière qu’un livre qui traite des pommes peut être écrit en forme de pomme, je pensais qu’un livre qui traite d’un sujet peut épouser la forme de ce sujet.

On oppose ainsi les lettres et les sciences. Les chiffres et les lettres. Pour autant, la littérature a pour objet la vie, sans ces sortes de barrières. Je pensais que cette interpénétration d’objets et de méthodes pourrait donc être étudiée de manière privilégiée selon un point d’entrée dans le domaine littéraire. Par exemple : un roman peut traiter des mathématiques mais aussi avoir une forme mathématique. Il peut faire usage de raisonnements, de manières de penser mathématiques. En ce sens, un procédé littéraire pourrait être mathématique, ou chimique, etc.

Cette rubrique, c’était pour moi l’occasion de mettre en œuvre quelque chose que j’avais en tête depuis longtemps sans l'avoir encore concrétisé. Les conjectures qui en sont nées ne sont évidemment pas de type universitaire ni ne se veulent définitives. Elles ne sauraient, non plus, pour des raisons évidentes, prétendre faire le tour de la question. Ce que je voulais, c’était, par un ton que je qualifierais d’«humoristiquement docte» (d'où le «tout le reste est littérature»), et à partir d’un théorème absurde à partir duquel je bâtirais une pseudo-démonstration, prêter l’esprit à établir des correspondances entre les objets les plus divers. Comparaison n’est pas raison. Mais de la comparaison, ou même de la simple pensée simultanée d’un chat et d’un avion, d’un palimpseste égyptien et d’un commentaire laissé sur un blog, des illuminations peuvent jaillir, et il serait dommage d’ignorer ne serait-ce que l’éventualité de cette possibilité.

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Quatre conjectures (et tout le reste est littérature) ont à ce jour été énoncées. Les voici :

Conjecture n° 1 : A tout entier naturel n, on peut associer un roman r tel que : litt(n) = r, où litt est la fonction qui rend, littéralement et littérairement, n lisible. (L’Ermite de la 69ème rue de Jerzy Kosinski et La formule préférée du professeur de Yôko Ogawa, Les Muses à Tremplin, n° 2, printemps 2007). Elle est lisible ici : conjecture1_cham

Conjecture n° 2 : Pièce touchée, pièce jouée. Un livre peut être un miroir et réfléchir d’autres livres (De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll, La Défense Loujine de Vladimir Nabokov, Le joueur d’échecs  de Stefan Zweig, Les Muses à Tremplin, n° 3, été 2007). Lisible ici : conjecture2_cham


Conjecture n° 3 : Acid Litt. Les bombes littéraires n’ont pas besoin d’être explosives pour exploser(Le système périodique de Primo Levi et Acide sulfurique d’Amélie Nothomb, Les Muses à tremplin, n° 4, automne 2007, revue parue en ligne ici). La conjecture est également lisible ici : conjecture3_cham


La conjecture n° 4 s’énonce ainsi : «On naît métamorphose ou on le devient (cas de la métaphore)». Elle parlera de Franz Kafka et de Keiichirô Hirano et sera publiée dans le prochain numéro des Muses à Tremplin. 

Posté par Olivia Cham à 23:21 - Jeux de perles de verre - Commentaires [0] - Permalien [#]



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