09 septembre 2009
9-9-9
9-9-9, un souvenir de l'Ermite de la 69ème rue...
"Neuf. Triangle de ternaires et triplement du triple. C'est le terme limite de la série avant son retour à l'unité. Pour les Hébreux, il était le symbole de la vérité, puisque caractérisé par le fait qu'une fois multiplié, il se reproduit (par addition mystique)(J.E. Cirlot, 1962)." (Jerzy Kosinski - L'Ermite de la 69ème rue - p. 470)
Et un jour idéal pour dater (ou antidater) un fragment du bizarre.
Bonne journée,
Olivia
21 août 2009
"J'ai tout vu à Hiroshima." - Hypothèse n° 4
La quatrième hypothèse a jailli pendant la nuit du 3 au 4 août 2009, je crois. En écoutant la radio, j'étais tombée au milieu d'une discussion entre deux écrivaines vietnamiennes sur Marguerite Duras : d'après mes recherches, il s’agirait de Doan Cam Thi (La Douleur de Marguerite Duras, Hanoï, 1999) et de Thuân (Chinatown, Seuil, 2009, traduit du vietnamien par Doan Cam Thi).
Hiroshima mon amour fut naturellement évoqué, et l’une d’entre elles expliqua la phrase «j’ai tout vu à Hiroshima» comme «j’ai tout compris à Hiroshima». Elle présenta son propos d’une manière qui me fit penser à un genre d’illumination, d’eurêka, comme si cela signifiait : «en cet instant, j’ai tout compris de cette affaire, du sens de la vie, et ça s’est passé à Hiroshima». Dans cette quatrième hypothèse, le concept et le lieu Hiroshima ne me semblent plus au premier plan. Ce n'est pas forcément Hiroshima que l'on comprend et ce genre de compréhension pourrait survenir ailleurs qu'à Hiroshima. Il y a bien sûr des endroits plus propices à la révélation que d’autres, mais «tout comprendre» (même d’Hiroshima) peut arriver à Hiroshima ou partout ailleurs.
Ainsi, à cet instant, ai-je eu la révélation de l’hypothèse n° 4 (c'est-à-dire celle de la révélation, donc la révélation de la révélation, soit une révélation2) alors que je n’étais pas à Hiroshima.
19 août 2009
Sable
"En deux cents années, le sable n'avait pas changé. Sur toutes les planètes, il demeurait semblable à lui-même. Il était ce qui reste lorsque les palais et les montagnes se sont effondrés."
G. Klein, Le gambit des étoiles, 1958 - Livre de poche, p. 206.
22 juin 2009
Les futurs musées
"Et même, j'ai encore des documents. Des documents d'une valeur inestimable qui feront frémir d'orgueil les gardiens et les conservateurs des futurs musées : de vieux journaux tachés, graisseux et déchirés qui ont enveloppé des sandwiches, et des vieilles boîtes de conserves et de sardines à l'huile, maintenant vides, mais qui n'en restent pas moins les précieux témoins d'un passé grandiose."
Régis Messac, Quinzinzinzili, 1935, L'Arbre vengeur, 2008, coll. L'Alambic, préface Eric Dussert.
07 juin 2009
"Tu n'as rien vu à Hiroshima."
A l’époque où j’avais écrit la note Entre prévoir et imaginer (reproduite ci-dessous), j’avais formulé deux hypothèses sur le sens de cette phrase :
Hypothèse n° 1 : Tu n’as rien vu parce que c’est incommunicable, tu ne peux pas comprendre.
Hypothèse n° 2 (née d’une phrase d’Ibuse dans Pluie Noire : « Jamais nous n’avions entendu dire, jamais nous n’aurions imaginé qu’une bombe si terrible existât en ce monde ») : Tu n’as rien vu parce que tu n’as rien pu voir, c’est impossible, inimaginable, inhumain, cela ne doit pas exister. D’où une défaite de l’imagination humaine en deux temps : 1°, parce que c’était inimaginable, personne n’aurait eu l’idée de concevoir une telle chose ; 2°, l’imagination n’est pas allée si loin, s’est heurtée ou soumise à des limites, ce qui s’est révélé un échec et finalement une erreur puisqu’il eût fallu au contraire une imagination humaine assez cynique pour concevoir et donc prévoir, peut-être prévenir cette chose inhumaine.
Une autre hypothèse m’est apparue l’autre soir alors que je regardais le film une nouvelle fois. Cette hypothèse n° 3 serait que cette phrase a un rapport avec l’oubli : tu n’as rien vu, donc tu ne peux rien oublier.
J’ai eu cette idée lorsque la femme dit, au sujet de son histoire avec l’Allemand, que c’est la première fois qu’elle la raconte. « Elle était, vois-tu, racontable » conclut-elle. Ce qui m’a fait penser : elle était donc dicible, elle ne faisait pas partie de l’inexprimable, et m’a renvoyée d’abord à l’hypothèse n° 1.
Mais cette réplique intervient à un moment où elle se rend compte aussi qu’elle est en train d’oublier son premier amour avec l’Allemand ; comme si cette histoire qui a maintenant été racontée pouvait être oubliée, ou même pouvait être oubliée maintenant qu’elle a été racontée.
Le fait de n’avoir rien vu impliquant celui de ne rien pouvoir raconter serait donc, à l’inverse, la raison pour laquelle l’histoire d’amour avec le Japonais à Hiroshima ne sera jamais oubliée. Si elle n’a pas été vue, si elle n’a pas existé, elle ne peut donc être oubliée.
Cet oubli impossible de ce qui n’a pas été vu à Hiroshima vaut pour tout ce qui est Hiroshima : du drame nucléaire à l’histoire d’amour avec l’homme nommé Hiroshima. Les deux ne pourront jamais être oubliés parce qu’on ne les a pas vus. Mais – et c’est la conséquence de cette condition d’oubli impossible – ces choses ne pourront jamais être racontées non plus : à la différence de l’histoire avec l’Allemand, elles, sont inracontables, indicibles.
Et pourtant, peut-on faire autrement que d’avoir vu ? (faire comme si on n’avait pas vu ? Ne serait-ce pas pire que de voir et d’oublier ?)
« De même que dans l’amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j’ai eu l’illusion devant Hiroshima que jamais je n’oublierai. De même que dans l’amour. »
A suivre. Je n'ai pas encore fini de réfléchir à cette phrase.
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Entre prévoir et imaginer – 10 avril 2007
Pluie Noire a fait remonter à la surface une phrase (qui n’en était jamais restée éloignée, toutefois, depuis que je l’ai lue il y a bientôt dix ans, et que je n’ai au fond jamais cessé de méditer) : « Ils [les Japonais pendant la guerre] ne cessaient de répéter que sécurité et moral tenaient seulement au fait d’être prévenus. Quelle que fût la catastrophe, (…) le mot d’ordre était que tout avait été prévu et qu’il n’y avait donc pas de souci à se faire (Ruth Benedict, Le Chrysanthème et le Sabre).
Or : « Jamais nous n’avions entendu dire, jamais nous n’aurions imaginé qu’une bombe si terrible existât en ce monde », dit Ibuse.
L’impuissance – la défaite de l’imagination : voilà peut-être une des clefs de ce qui me touche autant, dans Hiroshima.
Et ce reproche aussi s’enrichit d’autres sens, qui me le font comprendre différemment :
« Tu n’as rien vu à Hiroshima ».
14 mars 2009
Lampe opaline
« Même à la lanterne magique, il ne faut pas se faire de cinéma : la plupart des liens solides se nouent au-delà de l’intellect et ne s’expriment que rarement dans les livres, mais dans les tatouages qu’on peut voir à la plage ou à la morgue, dans deux mains qui serrent une épaule sur un quai de gare et garderont – un peu trop longtemps
peut-être – cette chaleur et cette élasticité dans les doigts, dans des cartes écrites par des militaires et si mal adressées qu’elles arrivent par erreur chez de vieilles folles auxquelles on n’avait jamais dit des choses si tendres, dans le silence de deux visages qui s’enfoncent au tréfonds de l’oreiller comme s’ils y voulaient disparaître, dans ce désir si rarement comblé qu’ont les mourants de trouver le bout de l’écheveau et quelque chose à dire, dans la fenêtre qu’on ouvre ensuite, dans la tête d’un enfant qui fond en larmes, perdu dans la rumeur d’une langue étrangère.
Courage, on est bien mieux relié qu’on ne le croit, mais on oublie de s’en souvenir. »
« C’est la lumière de cette lampe opaline à contrepoids accrochée trop haut au-dessus de la table, la façon dont les paquets bruns fortement ficelés s’entassent derrière le guichet, le bruit de cette grosse pendule ronde dont les secondes sont larges comme le doigt, bref, de ces riens qui s’agencent et conspirent pour former un climat. Car ce n’est pas par l’identité des choses elles-mêmes, mais par les rapports qui s’établissent secrètement entre ces choses que des lieux qui n’auraient rien en commun entrent soudain en résonance dans une logique hallucinée et entièrement nouvelle… »
Nicolas Bouvier, Chronique japonaise, 1989, Petite bibliothèque Payot, 2001 (pages 113 et 238)
Ces deux passages intéresseraient, je crois, quiconque est curieux des détours et des mystères de la mémoire. Il n’est pas nécessaire pour cela d’avoir connu une lampe opaline ; mais c’est l’élément qui cette fois-ci m’en dévoila une nouvelle entrée.
Je me souviens de deux lampes opalines. La première, rencontrée dans un film, ne me marqua peut-être d’ailleurs à ce point que parce qu’elle faisait resurgir d’une époque révolue la lampe opaline initiale, qu’il m’est toutefois impossible de situer dans ma vie pour l’instant. Une lampe à contrepoids, donc, qu’on cherche à régler et par laquelle tout commence, d’un appartement à un autre ; un grand bloc d’immeubles dans lequel seuls un homme et une femme sont restés, seuls à ne pas rejoindre la cavalcade dans les escaliers, une manifestation fasciste. Jeu de cache-cache derrière du linge à étendre sur la terrasse, un téléphone qui sonne et auquel on répond le dos tourné à la fenêtre. Cette lampe, je la retrouvai justement à l’endroit où j'emménageai peu après avoir découvert ce film. Dans la cuisine, elle avait résisté à tous les aménagements modernes et fut à part entière une des raisons qui me décida à louer cet appartement-là. C’est d’ailleurs le souvenir que j’en garde : sa lumière vert pâle, sa translucidité les nuits de travail et d’écriture ; et, de l’autre côté de la cour, l’abat-jour rouge à la fenêtre d’en face.
16 novembre 2008
Toujours plus profondément dans la création humaine
"En général, il n'est pas de voie qui conduise en arrière, ni vers le loup ni vers l'enfant. Au début de toutes choses, il n'y a ni innocence ni ingénuité ; tout ce qui est créé, même ce qui apparaît comme le plus simple, est déjà coupable, déjà lancé dans le torrent boueux du devenir, et ne peut jamais, jamais remonter le courant. Le chemin de l'innocence, de l'incréé, de Dieu, ne mène pas en arrière, mais en avant, non pas vers l'enfant ou le loup, mais toujours plus avant dans la culpabilité, toujours plus profondément dans la création humaine."
Hermann Hesse, Le Loup des steppes, 1927
Calmann-Lévy, 1947, traduit de l'allemand par Juliette Pary. Livre de poche n° 2008.
12 mai 2008
Le combat pour la vérité
"C'est par la splendeur du vrai que l'édifice atteint sa beauté... (...) Celui qui dissimule un poteau commet une faute. Celui qui fait un faux poteau commet un crime."
Auguste Perret, Contribution à une théorie de l'architecture. Recopié sur les panneaux d'explications de l'Eglise Saint-Joseph du Havre.
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Mes écrits ne plaisent pas ; ils sont trop hermétiques, trop ésotériques, notamment.
Une première solution consisterait à essayer d’écrire des romans qui plairaient à davantage de monde, comme, peut-être (mais je n’en sais rien, au fond), des histoires plus linéaires, avec des personnages décrits de manière plus complète, montrant une pluralité de points de vue…
Mais je crois que ce n’est pas cette réalité que je veux montrer. Ces romans–là, je les admire, mais je serais incapable d’en écrire. Et j’ai toujours en tête ce que m’avait dit le professeur M. : «il ne faut pas forcer son style». Justement, je pense qu’il y a une autre réalité, ou une autre manière de la montrer, qui peut aussi faire partie de la littérature.
La seule solution que je vois donc, c’est, en m’en tenant à ma voie et à mes objectifs, pousser dans ce style et l’améliorer, de manière à ce qu’il force en quelque sorte la compréhension. Si je n’ai pas réussi jusqu’à présent, c’est que ce style était encore trop éloigné de la perfection qui lui est propre et qui seule pourra le faire admettre.
Noté au Havre, 2 mai 2008
04 mai 2008
"Arrachez les bourgeons,..."
« Le blocage de rails était un ‘symbole’. Il signalait une somme d’hostilité chez les paysans dans les villages qui entouraient, par cercles concentriques, celui de la vallée dans laquelle nous étions emprisonnés ; cela dressait autour de nous un mur robuste, épais et absolument infranchissable. »
« Pendant ces jeux inertes, nous avons examiné une horloge démodée qu’un camarade avait apportée et, levant les yeux, nous avons évalué la position du soleil. Mais le temps était si lent, il n’avançait guère. Le temps ne bouge pas du tout, me dis-je exaspéré. Tout comme le bétail, le temps ne veut pas avancer sans la surveillance sévère des hommes. Comme les chevaux et les moutons, le temps ne fait pas un pas sans l’ordre d’un être humain. Nous sommes englués dans la flaque du temps. On ne peut rien faire. Mais rien n’est plus difficile et exaspérant, fatigant et vénéneux pour le corps que d’être emprisonné sans rien pouvoir faire. Je me suis levé en m’ébrouant. »
Oé Kenzaburô, Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants, 1958
Récit traduit du japonais par Ryôji Nakamura et René de Ceccaty, Gallimard, Haute Enfance, 1996, 234 pages, ISBN 2-07-073320-3, p. 91 et p. 105.
Commencé et terminé au Havre (1er mai-4 mai 2008)
12 février 2008
La lettre K
En notant ce soir des passages d’Une existence tranquille, j'ai réalisé que les deux auteurs de l’année 2008 (voir ici) utilisaient la lettre K de manière analogue, comme un nom en soi. Dans Une existence tranquille, « sorte d’autobiographie détournée » dans laquelle Oé « fait en filigrane le bilan de sa création littéraire » (quatrième de couverture), il semble apparaître sous la lettre K. Lorsque, page 190, il est fait expressément mention de M/T et l’histoire des merveilles de la forêt comme un livre de K, il devient clair que ce K est bien l'initiale de Kenzaburô. A noter que, dans le roman, l’un des fils de K est lui aussi nommé d’une seule lettre, terminale celle-ci : Ô.
Chez Kafka, le personnage (K. ou Josef K.) est nommé d’un « K tenant lieu de X dont on ne sait pas s’il est le début d’un nom normal, quoique clandestin, ou le dernier vestige d’un nom éteint, impossible à reconstituer » (Marthe Robert).
« Le simple K qui les caractérise annonce la disparition de l’écrin de détails qui définit le personnage romanesque dans sa variante balzacienne », analyse Roberto Calasso. « Cette lettre est un signe algébrique, qui vaut pour un éventail de possibilités. »
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Seul, comme Franz Kafka, Marthe Robert, Calmann-Lévy, 1979
K., Roberto Calasso, 2002 ; Gallimard, Du monde entier, 2005, traduit de l’italien par J.-B. Manganero