04 mai 2008
"Arrachez les bourgeons,..."
« Le blocage de rails était un ‘symbole’. Il signalait une somme d’hostilité chez les paysans dans les villages qui entouraient, par cercles concentriques, celui de la vallée dans laquelle nous étions emprisonnés ; cela dressait autour de nous un mur robuste, épais et absolument infranchissable. »« Pendant ces jeux inertes, nous avons examiné une horloge démodée qu’un camarade avait apportée et, levant les yeux, nous avons évalué la position du soleil. Mais le temps était si lent, il n’avançait guère. Le temps ne bouge pas du tout, me dis-je exaspéré. Tout comme le bétail, le temps ne veut pas avancer sans la surveillance sévère des hommes. Comme les chevaux et les moutons, le temps ne fait pas un pas sans l’ordre d’un être humain. Nous sommes englués dans la flaque du temps. On ne peut rien faire. Mais rien n’est plus difficile et exaspérant, fatigant et vénéneux pour le corps que d’être emprisonné sans rien pouvoir faire. Je me suis levé en m’ébrouant. »
Oé Kenzaburô, Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants, 1958
Récit traduit du japonais par Ryôji Nakamura et René de Ceccaty, Gallimard, Haute Enfance, 1996, 234 pages, ISBN 2-07-073320-3, p. 91 et p. 105.
Commencé et terminé au Havre (1er mai-4 mai 2008)
01 janvier 2008
L'homme-boîte
« La couleur de la pluie qui enrhume les pauvres… la teinte de l’heure où tombent les rideaux des passages souterrains… la couleur de la montre donnée en récompense des succès aux examens et qui a été portée au mont-de-piété… la couleur de la jalousie jetée sur l’évier en inox de la cuisine… la couleur du premier matin de chômage… la couleur de l’encre d’une vieille carte d’identité qu’on ne peut plus utiliser… la couleur du dernier ticket de cinéma acheté par le candidat au suicide… la couleur du trou rongé pendant des heures par la forte alcalinité de l’anonymat, de l’hibernation, de l’euthanasie. »
Kôbô Abé, L’homme-boîte (Hako otoko), 1973, Stock, 1979, traduit du japonais par Suzanne Rosset, p. 139
19 août 2007
Tendre la main imprudemment
"En regardant mieux, je compris que tous les objets sans exception se trouvaient là depuis longtemps. Les cahiers étaient décolorés, le contenu de l'encrier s'était évaporé, les pages du dictionnaire étaient écornées. Il y avait un étrange déséquilibre entre la longueur du temps écoulé et la fraîcheur de la scène, si bien que je ne pouvais pas tendre la main imprudemment."
Yoko Ogawa - Les ovaires de la poétesse, in Les Paupières, 2001 - Actes Sud, 2007 - traduit du japonais par R.-M. Makino-Fayolle
05 mars 2007
La devise du jour
"La maison penchait de quinze degrés du côté sud-sud-est ; les volets et les shôjis du premier étage étaient tous envolés. Je suis entré dans le salon : il était tout couvert d'éclats de verre, et les portes de papier glissantes étaient changées en losanges. J'ai visité la pièce de huit nattes, les deux pièces de six, celle de quatre nattes et demie, et les deux pièces du premier étage. (...)
Passant de la cuisine à la salle de bains, j'ai vu là toute la cuisine du voisin de derrière (...) qui avait fait irruption, avec ses murs. Tasses, louches, baguettes, grils, bols et autres ustensiles remplissaient notre baignoire, et toutes sortes de victuailles conservées cuites dans le shôyu, de légumes confits au sel, de feuilles de thé infusées, etc., avaient été violemment propulsés et collés au mur. Un calmar sec gisait sur une planche à amidonner (...). L'idée m'est venue de le lécher, mais comme le calmar faisait partie des nourritures de luxe, je l'ai mis dans mon sac de secours, sous prétexte d'en faire un souvenir, et non un régal.
Revenu au salon de six nattes, j'ai bu du thé (de qualité inférieure) à même la théière. J'ai cherché dans la boîte à pharmacie de quoi enduire ma brûlure de la joue gauche, mais n'ai rien trouvé. Le miroir était renversé et brisé. Le calendrier, suspendu à un pilier, portait la devise du jour : Combattre jusqu'au bout."
Masuji Ibuse - Pluie noire, 1970 - Gallimard, 1972, folio n° 4074 - pp.107-108
Traduit du japonais par Takeko Tamura et Colette Yugué
17 octobre 2006
Donner un sens aux mots
" -Je trouve que c'est un travail merveilleux de donner un sens à des mots qu'autrement on ne comprendrait pas.
-Personne ne m'a jamais dit ça."
Yôko Ogawa - Hôtel Iris (ホテル・アイリス) - Actes Sud, 2000, pour la traduction française - p.42.
23 septembre 2006
Chaussures
" -Je vais vous donner un conseil. Elles ont beau être très confortables, je ne crois pas que ce soit une bonne chose de les porter tout le temps.
-Pourquoi ?
-Parce qu'elles vous vont trop bien. Ca fait presque peur à voir. Il n'y a pas assez de décalage. Ne voyez-vous pas qu'il n'y a pratiquement pas d'intervalle entre votre pied et la chaussure ? C'est la preuve qu'elles sont en train de prendre possession de vos pieds.
-Possession ?
-Oui, exactement. C'est très rare de tomber sur des chaussures pareilles. Qui s'emparent de vos pieds. Il m'est arrivé une seule fois, il y a quarante-deux ans, de cirer des chaussures du même type. C'est pour cela que je le sais. Ne le prenez pas en mauvaise part. Vous feriez mieux de ne pas les porter plus d'une fois par semaine. Sinon, mademoiselle, vous risquez de perdre vos pieds."
Yôko Ogawa - L'annulaire - Actes Sud, 1999 - pp. 62-63
31 août 2006
le droit de chaque homme à
"Il faut que vous renonciez à détester tout ce qui appartient à Oscar Wilde ou à quelqu'un d'autre. Le premier devoir du critique consiste à reconnaître, avec tout le respect qui s'impose, le droit de chaque homme à posséder son propre style (George Bernard Shaw à R.E. Golding Bright, 1894)."
Jerzy Kosinski - L'Ermite de la 69ème rue - 1993, Plon, p. 408
18 août 2006
Censure
" Une censure serait insensée."
Sarah Versen
18 février 2005
L'appareil-photo
"L'appareil photo. Voilà l'instrument de mesure de l'amour. La réussite d'une photo dépend de l'amour que porte à son sujet l'être humain qui le manipule. (...)
En regard de l'amour, la technique n'a aucune importance. Le cadrage non plus. Même si la tête du sujet est légèrement coupée, la photo reste précieuse. Les expressions des visages ont une beauté qu'aucun photographe aussi renommé soit-il ne parviendrait à saisir. Un amour sans réserve déborde de ces clichés. (...)
J'affirme que, sans amour, on ne peut pas prendre de vraie photo.
Moi, si j'aimais une seule et unique personne, je passerais ma vie à la photographier."
Hitonari Tsuji, Objectif, 10/18 domaine étranger, pp. 59-60.
12 juillet 2004
"Le salut viendra d'une gomme."
Zacharie Young - Noté sur une pomme
