17 mars 2009
A la rencontre d'une bouteille de thé
Publication ce jour par la Revue des Ressources (section "Carnets de voyage") de Thé vert, etc., sur le thème de "choses vues" au Japon, et qu'on peut lire à cette adresse : http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=1133&PHPSESSID=0ff64cd4476c630d5716010e33ddbe65
L'image choisie par la revue pour illustrer le texte (que j'ai découverte ce matin) m'a particulièrement plu. En y pensant ces jours derniers, j'avais eu en tête plusieurs éventualités, mais cette photo d'une canette de thé vert, à la fois profonde et malicieuse, est finalement la meilleure pour cette histoire.
04 janvier 2009
Air libre
Excellente année 2009 aux visiteurs de l'Ecran intérieur !
Il m'est récemment arrivé à peu près la même chose qu'à Demian Kaïn : on ne peut pas gagner à tous les coups et c'est ce qui s'est passé pour cette histoire intitulée "A l'air libre", téléchargeable ci-dessous :
"Nous vivions au bord du lac et ce que je préférais, à l'époque, c'était me rouler dans les cailloux et la poussière de ses berges."
Je vous laisse deviner quel en était le sujet imposé. Un indice : ce n'était pas la pollution.
20 octobre 2008
Outre-terre, air, mer (notamment)
Je suis revenue hier soir de deux semaines à Tokyo. Il y aura bien sûr beaucoup de choses à raconter.
Une bonne nouvelle m'attendait à Paris : la publication aujourd'hui d'une de mes histoires, Salle Simon Lajaune, dans la Revue des ressources. On peut la lire intégralement à cette adresse : http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=985
07 juillet 2007
Joyeux anniversaire
Scène 1 - Samedi 12 mai
Intérieur-jour.
Dans la cuisine, au rez-de chaussée, après le déjeuner. Une carafe d’eau et quatre sets sont restés sur la table, qui pour le reste est débarrassée. Gray prépare les cafés à la machine à pression posée sur le plan de travail. Olga est assise.
Olga : Quand je pense que dans une semaine c’est l’anniversaire de Nina…. Ça me stresse.
Gray : Pourquoi ?
Olga : Tu sais bien…
Gray revient s’asseoir avec les deux cafés.
Gray : Oui, mais je ne vois pas pourquoi. Au moins ça te permettra de faire le tri entre ceux qui comprennent et les autres…
Interruption. On entend les pas d’un enfant qui descend des escaliers. C’est Zoé, trois ans, une poupée à la main, qui entre dans la cuisine et s’approche de la table.
Zoé : Maman ou Gray, vous pouvez remettre les chaussures de ma poupée ?
Gray : Voilà, ça y est. Allez, va jouer, maintenant !
L’enfant s’en va.
Olga : Tu ne comprends pas. Ce n’est pas de moi qu’il s’agit, mais des filles. J’ai peur que ça ne rejaillisse sur elles, qu’elles soient exclues, qu’elles ne soient plus invitées par leurs amis… Déjà la mère de Paula est bizarre, je trouve…
Gray : Tu t’imagines toujours des choses. Ce n’est pas en ayant honte de ta vie que ça va les aider. Il faut leur expliquer, leur donner des arguments, au contraire, pour leur permettre de réagir si quelqu’un leur fait des réflexions…
Olga : Eh bien moi ça me rend malade.
Elles ont terminé leur café. Gray range les tasses dans le lave-vaisselle.
Scène 2 - Mardi 15 mai
Intérieur-nuit.
Dans la chambre. Olga et Gray sont couchées et lisent. Gray referme son livre.
Gray : Pour samedi, on a plusieurs solutions : faire comme l’an dernier, c’est-à-dire que je suis là au début, style baby-sitter qui vient aider sa copine à organiser l’anniversaire, et puis je m’en vais avant la fin ; ou alors je pars carrément tout l’après-midi – mais ça m’embête car je voudrais quand même t’aider – ; ou encore tu me présentes aux parents quand ils viennent accompagner leurs enfants, comme ça je peux rester…
Olga : Cette année j’aimerais bien y arriver… Au moins à te présenter. Je ne peux pas encore dire « mon amie », mais au moins je ne dirai plus « une amie »…
Gray : Tu n’as qu’à dire mon prénom ! Mais, si tu préfères, je m’en vais, comme ça c’est plus simple.
Olga : Si tu savais comme je me sens mal, je sais ce que je te fais subir…
Gray : Bon eh bien si c’est ça je fais le rôle de la baby-sitter. Et je m’éclipse avant qu’ils ne viennent chercher leurs enfants, comme ça on n’a pas l’impression que j’habite ici.
Olga : Tu seras là au début, alors ?
Gray : Ben oui… Je ne comprends pas, tu préfères que je ne sois pas du tout là ? Et Nina, elle serait déçue si je n’étais pas du tout là…
Scène 3 - Jeudi 17 mai
Extérieur-jour.
Le matin, dans la rue, vers une station de métro.
Une certaine tension.
Gray : J’ai réfléchi à cette histoire d’anniversaire. Comment je vais faire ? Je ne veux pas rester dans la cuisine, ou en retrait… Il faut que je sois près de toi, pour les accueillir…
Olga : Si tu veux organiser ça comme une pièce de théâtre, ce sera tout sauf naturel. Déjà les parents ne restent pas toujours, comment prévoir, ça ne va pas me faciliter la tâche.
Gray : J’en ai marre de tout ça ; je vais aller à la bibliothèque toute la journée.
Scène 4 - Samedi 19 mai
L’anniversaire. Maison décorée, ballons, guirlande « Joyeux anniversaire ».
Gray et Olga sont assises dans le salon, l’une sur le canapé, l’autre sur un fauteuil, désœuvrées. Olga regarde sa montre.
Olga : Ils sont en retard…. Si ça se trouve, personne ne va venir…
Gray : Je ne vais pas tarder. J’ai promis à Nina de lui acheter un dictionnaire et la librairie ferme tôt, le samedi. Et puis demain c’est dimanche.
Olga : Tu t’en vas ? Alors qu’on avait prévu…
Gray : Je serai là tout à l’heure, voilà tout ! Quand ils viendront récupérer leurs enfants. Toi‑même, tu disais qu’il ne fallait pas tout planifier.
On entend la sonnette. Olga ouvre la porte et accueille les arrivantes : une mère et sa fille qui commencent à entrer, tandis qu’on devine que d’autres invités arrivent derrière. De l’autre côté, Nina qui a entendu la sonnette déboule dans le salon, suivie de Zoé avec sa poupée. Gray est au milieu de la pièce, habillée pour sortir. Elle prend un porte-monnaie sur le buffet.
Nina (à Gray) : Mais pourquoi tu as mis ton blouson ? Tu t’en vas ?
Puis, se tournant vers son invitée : Bonjour, Paula !
FIN
16 août 2006
Histoires etc.
La présente catégorie propose à la lecture des textes inédits. Ces textes ne sauraient être reproduits sous aucune forme et sur quelque support que ce soit sans l'autorisation de leur(s) auteur(s). Merci d'adresser toute demande en ce sens à : oliviacham@yahoo.com
10 mars 2006
Les choses sûres
à M.A.
« Cette heure arrêtée au cadran de la montre…»
Louis Aragon, Le roman inachevé
Les choses sûres, n° 1 : La montre (ronde)
Les montres automatiques sont comme les parfums : elles exigent l’exclusivité.
Les montres mécaniques sont d’un principe beaucoup moins jaloux. Elles se contentent de compter sur vous pour être remontées, puis avancent toutes seules.
Une montre automatique, elle, rappelle toujours cruellement à son souvenir et à sa responsabilité l’amateur de montres qui l’aurait délaissée plus d’une ou deux journées. Ses manières sont radicales et sans demi-mesure. Elle s’arrête. Et, à la différence de celui d’une montre mécanique, son arrêt n’est ni annoncé ni prévisible.
Pire qu’un arrêt, il s’agit d’un véritable accident qui prend la figure dramatique de l’anormalité.
Ce qu’il convient de faire dans ce cas-là, c’est bercer la montre suffisamment longtemps pour lui redonner tout son élan (et accessoirement le minimum d’autonomie qui permet de s’en séparer durant la nuit). Quelques tours de rotor artificiellement alignés à l’aide de rapides mouvements du poignet, ou pire encore, l’usage du remontoir mécanique que proposent également certains modèles, lui permettraient seulement de retrouver temporairement son souffle, un peu comme si on lui faisait du bouche-à-bouche. Elle ne saurait s’en contenter. Ce serait d’ailleurs la négliger que la traiter ainsi.
Malheur à l’homme de plusieurs montres !
Une montre automatique exige tout simplement d’être portée. Elle ne bat et ne vit en vérité qu’au bras de son propriétaire.
L’automatique a donc ceci pour elle d’évincer à elle seule toutes les autres. Pareillement, elle ne peut être évincée que par une autre automatique.
C’est un peu ce qui m’était arrivé – à ceci près que je n’étais pas une montre.
Mais le battement de cette montre était une de mes raisons d’être. Elle battait au rythme de mon cœur, elle vivait avec moi. Moi j’aimais cette femme et je battais pour elle, pour cette montre aussi, du coup, qui disait notre temps. Je m’en sentais inséparable. Un peu comme si nous ne faisions qu’un.
Quand j’avais rencontré Véra, au début d’un été, je portais déjà une automatique.
Ce « concept » (on s’exprimait ainsi à l’époque) me plaisait. Je le trouvais très beau, très romantique aussi. Aucune des autres montres que j’avais achetées ou qu’on m’avait offertes n’avait pu me faire changer d’idée. Depuis que celle-ci était entrée dans ma vie, cinq ans avant ma rencontre avec Véra, je n’avais jamais pu me résoudre à l’abandonner trop longtemps. Cet été-là, il y avait à peu près deux ans que j’avais définitivement délaissé ses piètres rivales (qui, elles, pouvaient vivre sans moi) et que je la portais exclusivement.
Je me pliais de plein gré à sa tyrannie ; pour parler franchement, ses exigences ne m’étaient pas du tout désagréables.
Ma montre s’accordait ainsi parfaitement à certain penchant que j’ai pour quelque chose qui ressemblerait au sens de l’absolu. J’aimais qu’elle vive à travers moi, comme me référer sans cesse à elle. J’aimais qu’elle compte autant sur moi que je comptais sur elle.
Malgré la profondeur de mon attachement – ou plutôt de notre mutuel attachement, j’en étais pourtant arrivé à la trouver parfois trop lourde, un peu démodée ; datée, pour parler net.
Objectivement, il n’y avait toutefois rien à redire et je savais bien au fond que ces histoires de poids et de style étaient de faux arguments. Elle avait peut-être vécu trop de choses avec moi. Tellement de choses à vrai dire qu’elle ne signifiait plus rien d’autre que tout ce que j’avais fait. Elle était, indéfectiblement, liée à mon existence.
Simple et inévitable conséquence de tout ce que je viens d’exposer, évidemment.
Mais ma rencontre avec Véra me donnait justement l’impression de changer d’existence. Ma vieille montre en devenait, si c’était possible pour une automatique qui n’indiquait que l’heure, d’autant plus périmée. Elle était out of date. Il fallait en changer. Seule une nouvelle montre pourrait être destinée à battre la mesure de cette nouvelle ère : celle de mon existence avec Véra. Celle de notre existence. Elle en serait le signe, au sens de ce qui montre.
Lorsqu’on les observe à la trotteuse, elles ont toutes l’air d’être la même alors qu’en réalité, aucune seconde ne ressemble à une autre.
Je pressentais que celles vécues avec Véra seraient exceptionnelles et nécessiteraient un traitement d’exception.
C’est donc avec Véra que le « concept » acquit son entière signification.
L’idée germa pendant l’été et s’imposa à moi dès l’automne. Septembre, octobre, furent du reste les premiers mois de notre amour et ceux durant lesquels je compris que je voulais que notre existence existât, précisément. Je n’arrivais jamais à me résoudre à la quitter, ne serait-ce que pour quelques heures. Ce qui me permit de réaliser à quel point je l’aimais, parce qu’il n’était jamais arrivé que ce genre d’idées auparavant m’effleurât.
Je ne concevais pas que nous nous séparions ; je crois que j’aurais pu passer mes jours à rester avec elle. Savoir que je pouvais la regarder autant que je le voulais était pour moi le bonheur, et presque du soulagement. L’impression qu’aurait un voyageur d’être arrivé quelque part. Mais où ? Près d’elle, en tout cas, je respirais mieux.
Je lui avais proposé de m’accompagner pour choisir cette montre qui allait devenir notre montre (mais de cela je ne me rendais pas encore tout à fait compte). C’était un jeudi, 10 octobre.
Je l’avais repérée et tournais autour depuis déjà quelques semaines. Je l’avais essayée, et elle me plaisait ; j’hésitais vaguement entre un cadran clair et un cadran noir. Je tremblais que Véra ne trouve pas le modèle à son goût. Il lui plut. Je la réessayai afin qu’elle puisse juger de son effet à mon poignet. Elle préféra le cadran clair.
Le vendeur était parfait. Il nous expliqua tout. Pourtant, dans l’émotion, je n’écoutai presque rien et restai même quelques jours sans savoir retrouver la position « date » de la couronne. Je n’avais pas l’habitude, puisque l’ancienne n’indiquait pas les jours. Octobre en compte, heureusement, 31, ce qui me laissait un répit d’un mois pour apprendre à la faire « sauter » de 30 à 1.
Véra se tenait très près, tout près de moi. Nos coudes se pressaient l’un contre l’autre sur le comptoir du magasin. Le vendeur nous disait qu’il fallait la réviser tous les cinq ans, « comme vous faites réviser votre voiture ». Je sentais la jambe de Véra entièrement contre la mienne. Il était quinze heures. Je payai. La montre, encore une étrangère sous les doigts de cet homme, fut réglée sur la même heure que celle de Véra.
A cet instant, je tenais encore la mienne – l’autre, à la main, détachée.
Je commençais moi aussi à me détacher d’elle.
Car sitôt que j’eus la nouvelle à mon poignet, je la sentis immédiatement et entièrement mienne. Elle était, de son côté, tout autant conquérante, et je me laissai posséder comme je la possédai.
Je glissai l’ancienne dans la poche de mon pantalon. Elle se remonterait encore un peu grâce au mouvement de la marche… Mais je lui donnerais le coup de grâce en la posant, ce soir-là. Et puis on n’a qu’un poignet ; en matière de montres, le poignet aussi est exclusif.
C’était ainsi. Elle s’arrêta le surlendemain, après avoir tenu quarante‑six heures trente‑sept minutes, ce qui était tout à fait honorable si j’en croyais le livret d’accompagnement qui m’avait été donné avec la nouvelle : « une montre non portée s’arrête après environ quarante heures (réserve de marche) ».
L’instant où ces deux montres avaient pour ainsi dire échangé leurs souffles marquait donc, symboliquement, le commencement de notre ère. C’était le samedi 12 octobre, à douze heures trente-sept (la trotteuse à onze heures).
Je me souviens que Véra m’avait téléphoné la nuit précédente. Nous avions principalement parlé des montres. Une chose importante, que je lui signalai par la suite, est qu’il était déjà plus d’une heure du matin lorsque le téléphone avait sonné, aussi pour cette raison ai-je la certitude que l’autre s’est bien arrêtée à midi et non à minuit trente-sept.
Car depuis que j’ai commencé à écrire cette histoire, il me revient tout un tas de petits détails de notre amour.
C’est vrai : nous avions l’habitude de nous téléphoner ainsi, les soirs où nous ne nous voyions pas. Je crois que Véra désirait, certains jours, être elle aussi comme « posée ». Telle était la comparaison qui se présentait à mon esprit.
J’adorais ces conversations nocturnes. Je lui parlais souvent à la seule fluorescence de la montre. Les aiguilles et les chiffres brillaient dans la nuit. Je l’avais choisie ainsi parce que je me couchais toujours très tard.
Dans le livret, il y avait d’ailleurs un paragraphe dont le titre me semblait très évocateur : « lecture du temps dans l’obscurité ».
Donc, cette nuit-là, l’ancienne ne s’était pas encore arrêtée (elle, au passage, n’était pas phosphorescente). Je dis à Véra que l’heure qu’elle marquerait à ce moment précis serait importante et qu’il faudrait s’en souvenir. Véra et moi nous entendions très bien sur toutes ces choses-là. Elle répondit : « Tu n’as pas besoin de la regarder tout le temps pour voir à quelle heure elle s’arrêtera… Peut-être même qu’elle ne va pas s’arrêter si tu la regardes… Ce que c’est que l’exclusivité ! ».
Je ressens encore en les écrivant toute la douceur et la justesse de ses paroles. Véra avait cette qualité très rare de savoir employer toujours le mot juste.
« Tu crois que le regard peut suffire ? », lui avais-je demandé.
« À maintenir le contact, oui, je suis sûre… Mais je ne suis pas une montre ! ».
« Je ne suis pas une montre. »
Elle avait dit cette phrase mot pour mot, je n’en ai aucun doute et encore moins en relisant les lignes que j’ai déjà écrites. Si cette même phrase m’est revenue spontanément, si j’en ai encore l’empreinte dans la tête, c’est que Véra l’avait bien prononcée.
Véra « n’était pas une montre »… Je n’avais vu dans cette vérité qu’elle proférait que ce que mon esprit amoureux et vaniteux d’amour voulait y voir : son côté absurde, et une manière de dire tout en ne disant pas. Maintenant, je pourrais y déceler bien d’autres choses, mais pour quoi faire ? Je n’en ai pas vraiment envie. Au fond, je sais bien que mon impression d’alors est – en ce sens qu’elle reste – la bonne. Rien de pire que les interprétations rétrospectives. Il y a en elles quelque chose de complètement anachronique, et même d’hérétique. On pourrait les comparer au fait de retarder une montre d’une heure en reculant la petite aiguille alors qu’il faut l’avancer de onze heures. Eh bien ! Il en va exactement de même : je me refuse catégoriquement à sacrifier à l’hérésie qui dévoierait ces mots de leur tendresse première et pure en leur supposant rétroactivement des arrière‑pensées.
Parce que bien sûr j’aimais Véra, et elle m’aimait. Lorsque nous nous quittions, j’écoutais le bruit du temps à mon oreille comme la mer dans un coquillage. Chaque seconde qui m’avait séparé d’elle m’en rapprochait l’instant d’après. J’aimais aussi enlever ma montre et la retourner pour observer le battement du rotor – son cœur de montre – au travers du fond transparent du cadran.
Cette montre était telle qu’elle ne nous prenait pas le temps que nous ne vivions pas ensemble. Elle nous donnait du temps. « Le temps est dans la montre », disait Véra. Je l’en aimais toujours plus.
Son battement était clair et franc, il résonnait dans tout le mécanisme. Le tic-tac des automatiques (des mécaniques aussi, du reste) est continu, au contraire de celui des montres à quartz, que sa sécheresse rend parfois presque singulatif. Ah, si seulement j’avais eu le temps de mettre à exécution mon idée, si j’avais offert à Véra une montre automatique ! Les choses auraient peut-être différemment tourné. Les aiguilles en tout cas, oui. Mais nous avions une montre, et c’est moi qui la portais.
La montre indiquait jusqu’au jour. Les secondes, les minutes, les heures, et le jour. « Montre-moi… cette aiguille-là est celle des jours, et le mois, on est obligé de s’en souvenir ? ». J’avais répondu, inconsidérément, que le mois serait pour « le modèle au-dessus ». « La prochaine », en quelque sorte.
C’est fou comme toutes nos plaisanteries se révèlent à moi sous un autre angle à présent – je ne peux m’empêcher de le constater, malgré tout.
Tout commença peu après la première révision.
Il arrive que le temps fasse aussi cela, quelquefois.
Ou était-ce de ne pas avoir porté la montre pendant les quelques jours de sa révision, qui avait à jamais perturbé son rythme et celui de notre amour ?
On me la rendit auréolée des plus grandes réassurances. Cependant notre histoire s’acheva quelques semaines après, le dernier jour d’un mois qui n’en comptait que 30. Je m’en souviens très bien, parce qu’après que cette décision eut été prise, j’avançai d’un jour la quatrième aiguille. Pour la première fois depuis que je la connaissais, je regrettai que la montre fût si précise. Elle ne m’accompagnait plus. Elle me précipitait dans l’éternité plus un, un jour volé, des jours sans Véra. À cette seconde précise, je lui en voulus un peu.
Il y eut un moment où je ne compris plus rien. Quelque chose m’échappait et résistait à l’entendement : comment Véra et moi pouvions ne plus être ensemble, alors que notre heure continuait de tourner à la montre ? Je ne concevais pas comment c’était possible. Je crois qu’à l’époque j’aurais presque trouvé logique qu’elle s’arrêtât…
Malgré tout, les premiers temps, je ne trouvais de réconfort que dans cette conviction : tant que je porterais la montre, l’ère dont elle avait fixé l’origine ne serait pas révolue. Précisément, elle ne pourrait pas se « révolver »…
Tant que je vivrais et ferais vivre cette montre, notre ère ne pourrait jamais être « achevée ». Unvollendete. Comme un prélude sans sa résolution.
***
Plus rien ne m’attachait donc à Paris. La seule chose à laquelle je tenais désormais, je pouvais l’emporter avec moi. Pour le reste, je n’avais besoin que de quelques papiers et de ma carte de crédit. J’avais quand même serré dans une petite valise quelques effets, ainsi que mon ancienne – la vieille – montre automatique. Le voyage la ranimerait un peu, pensai‑je, elle qui n’avait pas bougé depuis midi trente-sept…
Le jour de mon départ fut assombri par un accident dont le caractère symbolique me troubla et m’attrista profondément. Le taxi m’attendait en bas et j’étais pressé. Je m’apprêtai à tirer la porte de l’immeuble, qui était très lourde, quand je sentis et vis tout ensemble la montre se détacher de moi comme une peau de serpent. Je n’eus pas la présence d’esprit de lâcher ma valise pour la rattraper ; elle tomba à mes pieds sur le carrelage du hall et le verre saphir se brisa. Rien d’autre à faire que de ramasser les morceaux.
C’est sur la banquette arrière du taxi que je compris ce qui s’était passé. Contrairement à ce que j’aurais eu tendance à croire, le point faible n’était pas l’ardillon que j’aurais mal ajusté dans la boucle. L’une des tiges métalliques escamotables qui rattachent le cadran au bracelet s’était en fait délogée de son orifice et avait entraîné la chute de l’ensemble.
Je modifiai sur-le-champ mes plans et passai par Zurich pour la faire réparer.
J’y restai quelques jours, et de là gagnai la destination que j’avais initialement prévue. Je crois que je ne pouvais pas faire autrement. Tout cela était trop récent. Avec mon poignet nu, j’étais désemparé et me sentais à la fois incapable de partir à l’autre bout du monde sans elle et de revenir à l’ancienne.
Depuis, j’ai vécu dans des pays où les gens se fichent du temps. Des pays chauds, pour la plupart, aux climats moites. J’ai remplacé son bracelet trois ou quatre fois, toujours par le même genre d’articles, en cuir noir ou marron foncé. Je savais que la chaleur et la transpiration les abîmeraient plus rapidement mais je n’ai jamais pu me résoudre aux bracelets métalliques. Ils ne convenaient pas à notre personnalité.
Il n’y aurait eu que Véra pour comprendre ces subtilités-là !
À l’exception de l’une d’entre elles qui restait fidèle à un modèle Reverso des années trente (peut-être, justement, en raison de l’ambiguïté fondamentale de ces montres‑bracelets), les femmes que je rencontrai s’intéressaient peu aux montres en tant que montres. Elles n’y voyaient que l’ornement sans se soucier du mécanisme ni se douter que le mécanisme était un ornement. La preuve : celles qui se souciaient de moi le plus tendrement m’engagèrent souvent à remplacer ma « vieille » montre. Il arrivât même qu’elles m’en offrissent une nouvelle, plus moderne, parce que ce qu’il y a de mieux de nos jours et de plus fiable c’est le quartz.... Inutile de préciser que ces cadeaux restaient dans leur boîte ! Une montre offerte était le signe avant-coureur de la rupture.
Je les aimais quand même bien pour cela malgré tout, leur différence, leur dissemblance totale d’avec Véra. Je n’aurais pas supporté qu’aucune lui ressemblât.
Je trouvais plaisant de les attendre alors qu’elles s’inspectaient et se parfumaient à nouveau une dernière fois dans la salle de bains. Je m’accoudais du bras gauche au chambranle de la porte, penchais la tête, et les regardais se repoudrer sans qu’elles puissent imaginer le moins du monde que leur lenteur ne m’exaspérait pas parce que je l’écoutais à ma montre.
Rien que leur indifférence au temps les rendait, quoi qu’il en soit, irrémédiablement insusceptibles de me toucher d’une façon ou d’une autre.
Avec tout cela, l’ère trottait. J’en étais arrivé au point où je me disais qu’après toutes ces années, la montre et moi ne nous quitterions jamais. C’était devenu impossible, un peu comme lorsqu’on a franchi toutes les étapes et réussi toutes les épreuves. Elle n’aurait pu me quitter, pensais-je, que si je l’avais décidé moi-même. Or mon plus cher désir était de la porter à jamais.
J’avais tellement confiance en elle et me reposais sur elle, en elle, à un point tel que j’avais oublié d’envisager la seule hypothèse – la seule possibilité qu’elle avait de me quitter sans mon consentement.
Ceci survint deux jours après sa troisième révision, d’une manière si soudaine d’ailleurs que j’en accusai presque l’horloger. La montre était bloquée. Plus rien ne tournait, ni rotor ni aiguilles.
Au magasin, rien n’y fit. On l’ouvrit à nouveau, on lui redonna un semblant de vie, et tout s’arrêta le lendemain. Quinze heures et cinq minutes, trotteuse à dix heures, le 11 du mois, à tout jamais. Elle ne répondait plus à mon bras, et laissait sans écho la marche de mes jours.
Je décidai donc, la semaine dernière, de me rendre à nouveau à Zurich.
La maison-mère existe toujours. Le personnel a évidemment un peu changé. J’ai expliqué mon cas à un jeune homme incrédule, exhibé mes certificats de révision et la facture de la réparation faite ici même, il y a quinze ans. Elle retint particulièrement son attention. Le jeune homme me demanda de patienter quelques instants, et revint accompagné d’un homme chauve dont l’uniforme indiquait une position hiérarchique nettement supérieure. Cet homme tenait un papier à la main et s’avança en me regardant attentivement. « C’est moi qui avais réparé votre montre, à l’époque », m’annonça-t-il en me montrant le nom, calligraphié sur les pointillés d’un formulaire dont il avait retrouvé l’original, et auquel je n’avais jamais pris garde sur mon exemplaire carboné.
Il prit la montre sur le comptoir, la retourna, feuilleta un énorme catalogue de papier bible et sortit sa loupe. Il examina le cadran de plus près, le tapota de l’ongle du pouce contre son oreille.
« Je ne comprends pas comment cela peut se faire », commença-t-il d’un ton traînant et ennuyé. « Votre montre aurait-elle jamais subi un choc ? »
Je lui rappelai les circonstances de la chute qui avait motivé ma première visite. « Vous aviez changé le verre de montre, à l’époque », précisai-je.
« Oui. Donc cela serait possible. Ecoutez, le mieux serait que vous reveniez dans deux jours. En attendant, voulez-vous que nous vous prêtions une autre montre ? ».
Je déclinai cette offre obligeante, puisque, entre temps, j’avais fini par réhabiliter l’ancienne.
Je m’efforçai de ne rien laisser paraître de l’angoisse qui m’étreignait. Cet homme était mon seul espoir, et voilà qu’il me demandait d’attendre ! Je m’attendais à tout, oui, plutôt.
Voilà que je me trouvais dans une ville où j’avais autrefois fait escale avec elle et pour elle, avec le seul sentiment de ma totale solitude.
Celle qui l’avait précédée ne convenait plus du tout. J’avais l’impression d’avoir dix-neuf ans. Je n’avais plus l’habitude de quelque chose d’aussi lourd, et puis le bracelet était devenu trop étroit. J’avais dû reculer l’ardillon de trois trous et la marque de celui que j’utilisais autrefois était très apparente, ce qui me donnait la désagréable impression d’avoir retrouvé une vieille ceinture.
Mon retour à Zurich s’était décidé sous le coup de l’impulsion, sans que je réfléchisse vraiment aux implications de cette panne et de ma réaction. Il m’apparut alors brutalement que la seule personne à laquelle j’aurais pu confier mes doutes était Véra. Après tout elle était aussi concernée que moi par ce qui arrivait à la montre. Je lui devais cette information, me justifiai-je.
J’avoue que ces idées me surprirent moi‑même, et que je ne pensais pas l’avoir si peu oubliée.
Je cherchai son numéro de téléphone à la réception de l’hôtel. Elle avait déménagé mais habitait toujours Paris, et répondait toujours au même nom, ce qui ne signifiait rien du tout.
Je retournai au magasin le deuxième jour, en fin d’après-midi. Malgré la confiance que j’ai toujours placée dans l’horlogerie suisse, j’avais peur, horriblement peur. Le vendeur, visiblement, s’en aperçut, car il détourna les yeux et disparut dans l’arrière-boutique dont il ressortit presque immédiatement, précédé de l’homme chauve qui traversa les comptoirs vers moi et me guida vers un petit salon, m’invitant à prendre place sur un fauteuil.
Il tenait ma montre à la main et la posa entre nous, sur une table ronde et tapissée.
Elle n’était pas à l’heure. Je levai les yeux vers lui.
« Voilà. Nous sommes – la maison est désolée. Nous ne pouvons réparer cette montre. Il s’agit d’un cas de panne extrêmement rare. Certainement un morceau de verre est resté enfermé dans le mécanisme, il aura suffi que tout d’un coup il se trouve au mauvais endroit, et voilà… cela aurait pu arriver à n’importe quel moment, ou bien jamais. Maintenant il faudrait tout changer. J’en suis personnellement désolé parce que j’avais changé votre verre, j’ai certainement manqué de vigilance, je débutais dans ce métier à l’époque. »
Bien sûr que ce n’était qu’une montre, qu’une mort de montre.
« La maison vous la remplace. Vous pouvez choisir parmi nos modèles – tous nos modèles, celui que vous préférez ».
Je le remerciai ; j’allais venir choisir dans quelques instants. Il s’inclina et laissa la montre sur la table.
L’exclusivité, qu’il s’agisse de la sienne ou de la mienne, n’était plus de mise. Je ne pouvais plus la porter. Parce qu’elle était dorénavant incapable de répondre aux miennes, elle avait définitivement perdu les moyens de ses propres exigences. J’en fus très triste.
Ils avaient de très jolis modèles – et je la revis encore une fois, jeune comme elle avait été, exposée comme elle l’était à Paris lorsque Véra et moi l’avions fait tirer de sa vitrine. Mais, là non plus, je n’aurais jamais voulu « la même »… Mon choix se porta sur un modèle très différent, une mécanique rectangulaire et fine comme un léopard.
J’imaginai Véra avec cette montre-jaguar au poignet et demandai un emballage cadeau.
« Ne réglez pas l’heure, c’est inutile ».
Parce que de toutes façons ma décision est prise.
Autant s’en assurer. Si une nouvelle ère doit commencer avec elle, ce sera par une montre qui indique au moins le mois et l’année. Avec mes heures et mes 31 jours sur le bord extérieur du cadran, je n’avais fait que tourner en rond pendant toutes ces années, de 12 à 12 et de 1 à 31.
Dans l’idéal, ce qu’il aurait fallu, c’était une montre linéaire.
J’avais vu qu’ils avaient des chronographes perpétuels, avec le nombre de jours pré-programmés pour cent ans. Evidemment il s’agit de modèles à quartz ; mais en attendant, j’augmenterais considérablement mes chances en proposant à Véra de venir avec moi choisir le modèle au-dessus.
Les choses sûres, n° 2 : Dimanche noir
« Elle pensait que les dieux n’existaient pas ; que personne n’y était pour rien ; ainsi elle se constitua cette religion d’une athée qui faisait le bien par amour du bien. »
Virginia Woolf
Lundi la Lune, mardi Mars, mercredi Mercure, jeudi Jupiter, vendredi Vénus, samedi Saturne.
Dimanche, jour du Seigneur. Ou de Zeus, après tout.
Est-ce qu’on se doute combien il est difficile de se départir d’une éducation empreinte de religion, qui plus est catholique ? (Quoique. Probablement est-ce la même chose pour toutes les confessions, c’est le cas de le dire.)
Et aussi combien ce genre d’éducation n’est parfois qu’une… quoi au juste ? Une vanité ?
Oui, ce mot-là serait le plus drôle.
Tout cela ne m’était pas encore apparu, parce que cette histoire de portefeuille m’avait occupé tout le week-end, voilant en quelque sorte la totale inanité de mes jours. Sans parler de tout ce qui relève de la chair.
J’étais sûrement sorti le vendredi soir sacrifier le minimum nécessaire à mes obligations sociales ; je me souviens très bien que je m’apprêtais ce matin-là à passer le week-end sans voir une âme (soit que j’eusse à travailler, soit que je n’eusse pas envie de voir de tête humaine ; soit, comme le plus souvent, un peu des deux).
Tel était mon état d’esprit à cette époque. Je vivais seul, « sans personne avec qui parler véritablement ». Et par absurde réaction, cette solitude forcée me rendait volontairement solitaire. De ce point de vue, j’envisageai d’abord le portefeuille de manière exclusivement négative, sous l’angle de la contrainte qu’il représentait. Il était le signe que je serais obligé de parler à quelqu’un, ne serait-ce qu’au planton du commissariat qui recevrait ma déposition et l’objet – si toutefois je choisissais de m’en remettre aux autorités officielles.
Ce portefeuille se trouva dans le champ de vision de mon œil droit lorsque je revins des courses, le samedi matin, à profil perdu par la grille du parking. Il était visible de la rue, mais on ne pouvait l’atteindre qu’en passant par la cour, dont il fallait posséder la clef.
Je crus d’abord qu’un habitant de l’immeuble l’avait laissé tomber en prenant sa voiture. L’affaire se réglerait simplement, pensai-je, aussi je le ramassai et l’ouvris.
La photo d’identité de mon ancienne voisine de palier me sauta au visage, aussi infernale qu’une hallucination dans son indubitable précision, tout à fait comme dans une histoire de revenants.
Ce n’était pas que je l’avais vraiment connue. Elle était si calme que je n’avais acquis la certitude de son déménagement qu’en rencontrant celle qui lui avait succédé, un matin que nous fermions en même temps nos portes. De son temps, les horaires d’à-côté étaient extrêmement réguliers, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. La finesse des cloisons de cet immeuble, qui favorise l’intimité d’ouïe la plus poussée, m’avait permis d’apprécier sa discrétion à son exacte valeur. Un coup de sonnette quotidien, à sept heures (un peu avant la sonnerie de mon réveil), toujours de la même personne. En tout cas la même voix masculine qui disait : « C’est moi ».
Voilà tout ce que j’aurais pu dire de la vie de cette fille-là, si l’on m’avait interrogé.
Et maintenant j’avais l’opportunité de tout savoir d’elle en ouvrant ce portefeuille énorme, dans lequel elle promenait inconsidérément sa vie entière ! Tel était le genre d’occasion dont ma curiosité se délectait d’ordinaire avec excitation, gourmandise. Je n’aurais pu rêver mieux et pourtant quel étrange engourdissement me prenait…
Je remontai chez moi et, après avoir mis de côté les papiers qui encombraient mon bureau, ouvris le portefeuille bien à plat. Pas tant pour n’en rien égarer que comme si – je m’en rends compte en le racontant – je voulais éviter toute confusion, presque une contamination de mes propres affaires. Là encore Dieu sait ce qui me retint de pousser l’investigation aussi loin qu’elle était possible, impunément. Je n’y ai aucun mérite : la simple idée m’en causait une nausée sans laquelle toute cette aventure se fût achevée beaucoup plus rapidement.
Je le disséquai donc assez grossièrement, du bout des doigts et sans entrain, m’attachant seulement à trouver le moyen d’en contacter la propriétaire.
Il s’agissait d’un portefeuille de cuir fauve assez usé, rectangulaire, qui se repliait en triptyque. Un modèle malcommode, trop grand pour tenir dans une poche de pantalon.
Son apparence extérieure, déjà, dégageait je ne sais quelle impression de désargenté.
A l’intérieur du volet de gauche, se succédaient de haut en bas des pochettes du format d’une carte de crédit. Dans l’une d’entre elles était logée la carte bleue.
C’est à sa vue que la crainte rétrospective de ce qui aurait pu se passer me fit envisager l’éventualité d’une intervention divine assez confirmée pour que ce portefeuille tombât finalement entre mes (bien entendu honnêtes) mains, après avoir transité par d’autres qui semblaient l’être aussi. A l’inverse, et de manière presque contradictoire, cette même circonstance me fit également supposer le pire : puisque ce portefeuille n’avait pas été volé pour être dépouillé, il ne pouvait qu’être arrivé malheur à sa propriétaire.
J’imaginai une cohue, une secousse, un enlèvement, tout le reste… Certes la voisine pouvait aussi bien être revenue ici en voiture – il y avait aussi son permis de conduire – pour prendre des affaires qu’elle aurait laissées à la cave et le portefeuille serait tombé lorsqu’elle aurait claqué la portière ? Peu probable.
Je butais sur le mobile, la raison pour laquelle elle serait revenue à son ancienne adresse. Pourquoi reviendrait-on à une ancienne adresse ? Tout ce qui restait à espérer, néanmoins, était qu’elle y était revenue. Aussi étrange et inexplicable que me paraissait ce comportement, il ne me restait qu’à souhaiter qu’il le fût en effet.
A vrai dire, le plus étrange n’était pas tant cela que le fait qu’au milieu de tout ce désordre de mes réflexions et de mes souvenirs se trouvait en réalité, dès ce matin-là, comme en vrac sur mon bureau parmi les papiers que j’avais écartés pour faire de la place, l’intuition de ce qui s’était réellement passé. A savoir que ce portefeuille avait été trouvé une première fois. Son inventeur, dont l’honnêteté avait été trop paresseuse pour envoyer d’un seul coup de maillet le poids au sommet du mât de fête foraine, l’avait abandonné à mi-chemin, à l’adresse qu’indiquaient encore (je le vérifiai sur-le-champ) la plupart des papiers.
Ceux qui mentionnaient l’origine provinciale de l’intéressée étaient plus anciens et plus enfouis. Aucun ne mentionnait d’autre adresse que celle qui avait été ici la sienne.
Cet inventeur avait malgré tout eu la bonne idée de jeter le portefeuille derrière une grille infranchissable, inaccessible à qui n’habitait pas l’immeuble.
En fin de compte, le stratagème avait réussi, puisque j’étais tombé dessus. L’idée était astucieuse et de réalisation élégante (le geste du semeur) même si, esthétiquement, le résultat : un portefeuille par terre, donnait à voir un tableau d’assez mauvais goût.
J’admirai toutefois la désinvolture de cet inconnu. Une bonne volonté consciencieuse ne se serait pas satisfaite de l’incertitude inhérente à l’entreprise, par définition inachevée – ou plutôt dont l’issue était laissée au hasard. Elle était de quelqu’un que cela n’empêchait pas de dormir.
Oui, ma précautionneuse exploration me permit de rassembler quelques indices… J’y viens. Mais je voudrais d’abord en finir avec cette réticence que j’avais à m’y livrer à fond ; réticence dont provient celle qui m’empêche d’en parler franchement ici, et qui m’agace.
Elle avait trait, je pense, à une sorte de pudeur devant la gêne – comme on disait naguère – dont ce portefeuille me semblait témoigner et dont je reconnaissais trop bien les indices, pour les avoir traqués autrefois. Moi qui m’efforçais alors de les faire disparaître aussi rapidement que possible avec les moyens du bord (surtout ne jamais avoir l’air de ne rien pouvoir s’accorder – I cannot afford it…), je ne pouvais comprendre que la voisine n’en tînt pas compte, et, pour ainsi dire, les négligeât : cuir élimé, râpé, coins recourbés ; pochettes plastique internes presque opaques à force de rayures.
Ce portefeuille me renvoyait l’image de ce que j’avais été, tout en me défendant de l’être. Comme il arrive par faiblesse après une confidence que l’on regrette, je me détournai à nouveau farouchement de cette image que je n’avais jamais admise.
Voilà qui est dit.
J’en suis, maintenant, aux éléments objectifs :
1° Son nom, je le connaissais déjà (la boîte aux lettres) ;
2° Elle était née à Mirslo, détail qui me parut d’un exotisme total et lui donna, rétroactivement, un piquant début de siècle que je ne lui aurais jamais supposé. Cela me parut incroyable, d’autant plus qu’elle était née un 21 avril et que nous étions le 22, précisément, ce qui ne pouvait à mon avis être le seul effet du hasard ;
3° Elle avait, comme je l’ai dit, le permis de conduire depuis l’âge de dix-huit ans, ce qui m’impressionna aussi ;
4° Elle poursuivait, apparemment, des études d’infirmière ;
5° Elle était, selon toute vraisemblance, célibataire.
Je la croyais, du temps qu’elle vivait ici, plus âgée et mariée.
Outre ces éléments d’état quasi-civil, le portefeuille fournissait d’autres détails que la même réserve me retint d’assembler pour en tirer la théorie de ce qu’était sa vie matérielle.
L’abondance de récapitulatifs de situation bancaire et de tickets de distributeurs automatiques qui contrastait avec le dérisoire des sommes (100 ou 200 francs), prélevées à quelques jours d’intervalles, voire le même jour, me parut ainsi caractéristique de résolutions illusoires d’un certain type (je retire 100 balles qui me tiendront x – seul ce dernier chiffre est à discrétion ! – jours).
Oh, des portefeuilles, j’en avais déjà trouvé – en ce temps-là justement, quand moi aussi je comptais le moindre franc.
Il y en eut que je n’ai jamais oublié. Le premier, comme il arrive souvent. Un matin d’été, sur un quai de métro. En descendant du wagon je l’avais repéré tout de suite, ce portefeuille, sur l’une des chaises rouges fixées en enfilade à la paroi. Les gens passaient devant sans s’arrêter.
Comment un portefeuille abandonné pouvait-il laisser indifférent ? Voilà un autre grand mystère.
Je ralentis le pas et m’installai près de lui. Rien. Le ciel ne s’écroulait pas. J’attendis encore un peu (regardez, il y a ici un portefeuille abandonné et je suis à côté, je pourrais le prendre) puis mis la main dessus, comme s’il était à moi et que je l’avais oublié – ou plutôt déposé là pour décharger mon sac ou ma poche, et que je le reprenais.
J’agissais exactement comme si j’avais déjà quelque chose à me reprocher (comment, de toutes façons, ignorer toute la convoitise dont mon cœur regorgeait ?), et pourtant – Dieu sait toujours pourquoi – c’est à Kant que je pensai en voyant ces billets, 400 francs, tout offerts, une fortune.
Inutile de m’en défendre : c’est bien parce que les doigts me brûlaient que je me dépêchai d’aller porter l’objet au guichet de la station, sans prendre le temps de regarder à qui il appartenait (j’aperçus seulement la photo d’identité d’une femme noire).
Mon trésor disparut derrière l’hygiaphone. L’employé l’ouvrit, vit les billets et me regarda bizarrement – comportement suspect. Je conçus l’épouvantable soupçon (pour le coup ma maxime était loin de pouvoir se prétendre universelle) qu’il n’aurait, lui, aucune hésitation à subtiliser les espèces. Alors que – oui, autant le dire, qui pouvait en avoir davantage besoin que moi ? Je me trouvai stupide, sans même la consolation (je laisse ce dernier mot, qui veut tout dire…) d’avoir été honnête.
Ces 400 francs revinrent régulièrement me hanter pendant plusieurs années, les jours de privation, comme s’ils avaient pu me tirer d’affaire des mois après !
Calcul, concupiscence.
Lorsque je vis le deuxième portefeuille sur la tablette d’une cabine téléphonique publique, au travers de la paroi vitrée, ma décision était déjà prise. Je rapporterais ce portefeuille aux autorités, mais sans l’argent qui s’y trouverait.
Evidemment, il était vide.
Je me demande quel démon nous pousse à écarter parfois, malgré une intuition fulgurante, si proche de la certitude, les seuls éléments probants d’un fait, et à dédaigner l’unique piste qui mènerait directement au but ? La paresse, le goût de l’errance, la préférence pour l’erreur ? J’ai souvent regretté d’avoir ce travers. Qu’il s’agisse d’un problème de mathématique ou de l’attitude qu’il fallait adopter à certains moments, j’« avais souvent la solution », comme on dit, dès le début, chatoyante et offerte dans son écrin ouvert, et je la repoussais, la méprisais.
Tout ça pour pouvoir dire que c’était de ma faute, mon entière faute ?
L’esprit a de ces détours. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé. »
Ce que j’avais trouvé, dans le portefeuille de la voisine, était un petit papier bleu recouvert de scotch avec la mention : « si vous trouvez ce portefeuille, etc. », une adresse et un numéro de téléphone en province. Or, tandis que j’avais consciemment estimé cet indice le plus propre à me mettre sur la voie (il est rare que les parents déménagent), je l’avais délibérément mis sous le boisseau. J’avais préféré me mettre en quête d’une solution plus brillante, dont je ne savais rien si ce n’était qu’elle flatterait davantage mon orgueil.
Dans la seule pochette fermée du portefeuille, j’avais trouvé de ces cartes pré‑imprimées, avec une ligne pointillée pour inscrire ses coordonnées. L’une d’elles indiquait le nom et le numéro de portable de la voisine, une autre un numéro de téléphone sans indication de nom, les autres étaient vierges.
J’appelai aux deux numéros. Le portable était bien le sien. Elle disait son nom sur l’annonce et je reconnus sa voix. Je laissai un message. A l’autre numéro, un répondeur anonyme ; je raccrochai.
Je rappelai le portable dans la matinée et indiquai à nouveau mes numéros de téléphone et de portable, de crainte de m’être trompé la première fois. Je déduisis de son silence qu’elle dormait, et n’y pensai plus jusqu’au soir. Après tout – même si j’étais le seul à le savoir – le portefeuille ne craignait plus rien.
Et puis le soir j’étais invité à dîner…
Comme quoi cette idée sur laquelle je me suis étendu tout à l’heure de passer le week-end sans voir une âme est bien la meilleure preuve de la complaisance qu’on peut ressentir à enjoliver à plaisir de vrais-faux souvenirs… « Je me souviens très bien », ai-je écrit ! Quelle invention !
La plus extraordinaire des révélations de cette histoire est peut-être celle d’avoir attendu toutes ces lignes pour me souvenir, arrivé ici, que je devais voir des amis ce soir-là.
Donc – j’appelai une dernière fois le portable, toujours en vain, et me mis en route en pensant que l’affaire se réglerait le lendemain. Pendant la soirée, mon angoisse me reprit. « C’est bizarre qu’elle n’ait pas répondu… le jour où l’on a perdu son portefeuille, on répond au téléphone… Il faudrait – il faut que tu ailles au commissariat raconter exactement ce que tu viens de nous dire. Il est arrivé quelque chose », affirma mon hôte.
Je revins chez moi dans les affres, sans rien de plus pressé cette fois-ci que de retourner fébrilement le portefeuille en tous sens à la recherche, je l’avais vu le matin, de ce papier bleu, couvert d’une écriture presque d’enfant. Il était trop tard pour téléphoner. Je ferais la dernière tentative le lendemain. Sinon j’irais directement au commissariat.
Le réveil sonna à huit heures. Le portable ne répondait toujours pas. Je laissai un énième message avisant la voisine de mes projets de commissariat, et réveillai l’abonné du téléphone anonyme, qui n’avait rien à voir avec la question (il est vrai qu’un chiffre, mal calligraphié sur la carte, pouvait prêter à confusion ; toutefois j’abandonnai cette piste).
J’eus une dernière idée, et fis une ultime tentative dans l’annuaire. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Elle était là, tout près, en toutes lettres, le nom et le prénom, à quelques rues d’ici ! Je me précipitai et expliquai à nouveau toute l’histoire à la voix qui décrocha.
Il s’agissait d’un homonyme. « J’ai déjà reçu du courrier pour elle, j’ai une adresse, chez son ami je crois, je vais la chercher ».
La dame posa le combiné. J’eus le temps d’imaginer une salle à manger baignée de soleil, la table de merisier protégée par une toile cirée jaune avec par endroits ces cratères inexplicables et mystérieux (leur sensation rêche et agaçante sous les doigts), obstacles majeurs à la glissade correcte des modèles réduits d’automobiles, que l’ancien enfant reconnaît un jour pour des brûlures de cendre de cigarette. Puis ses pas qui se rapprochaient, le bruit du fil de l’appareil qu’elle reprenait : « Je ne la retrouve pas… ».
Le numéro de province, enfin, était celui des parents. « Merci, merci, c’est Dieu qui vous envoie ! », s’écria la mère.
Tout s’expliqua : le portable était en réparation et la fille n’avait pas de ligne téléphonique. Elle rappellerait sa mère dans la journée. Je laissai encore toutes mes coordonnées, sans signaler au juste qui j’étais.
La fille m’appela le dimanche même vers quatorze heures. « Je suis votre ancien voisin », précisai-je alors. « Vous pouvez passer quand vous voulez, je ne bouge pas. »
« Je vais venir en vélo, je n’ai plus de tickets de métro. Je serai là dans une heure », annonça-t-elle.
Pas de tickets de métro… C’était tout dire. Je mis un bâton d’encens à brûler et préparai du thé.
Ce qui me frappe le plus aujourd’hui est que le nom de Dieu ne fut par nous jamais prononcé. Certes il flottait dans l’air, animant comme à la création chacune des molécules de l’espace qui nous séparait, roulant en lettres de feu sur le fil tendu de nos regards, mais nous ne le proférâmes point.
Elle constata simplement : « Il faut croire en l’honnêteté des gens ». Cette maxime fut ce qui se rapprocha le plus d’une évocation sacrée.
L’histoire fut reconstituée. Elle avait fêté son anniversaire le vendredi soir (ah bon ?), était sortie en boîte et avait dû oublier le portefeuille dans le taxi qui l’avait ramenée. Le chauffeur l’avait certainement jeté là en voyant l’adresse.
- Je suis partie il y a environ deux mois, se souvint-elle en regardant autour d’elle. On ne vous entendait pas du tout, vous savez.
- Parce que vous n’étiez pas seule, à côté ?, me risquai-je, rêvant en cet instant d’une vision en coupe qui dévoilerait les mondes cachés derrière ces murs si minces.
- Si. Je vivais seule.
Elle aurait pu être ma petite sœur, elle en avait l’âge, exactement, même si elle paraissait plus âgée que moi, et je me trouvais dans la situation éminemment fausse de devoir paraître ignorer tout ce que je savais d’elle. Rêvant de l’interroger sur Mirslo, je dus me contenter de quelques banals conseils vaguement protecteurs sur les précautions à prendre et les vérifications à accomplir auprès de sa banque.
Puis, avec une spontanéité dont je n’aurais pas été capable, elle se lança : « Cela m’a toujours intriguée… Est-ce que je peux vous demander ce que vous faites ? »
Qu’avait-elle fait fondre en moi, pour que je puisse lui répondre, sans me laisser entièrement dominer par mon habituelle hésitation à dire qui je suis et « ce que je fais dans la vie », par cette sensation de vie réelle honteuse, qui ne serait pas la « vraie vie » ?
« Je suis juriste ». Encore m’en tirais-je à bon compte, d’une de mes réponses de circonstances. Un mot qui ne veut rien dire, et qui était vrai par-dessus le marché, comme dirait Marguerite Duras.
« Ah oui ? Je vous croyais journaliste ».
A quelques lettres près la même chose. Mais je gardai pour moi cette observation, de crainte de lui sembler trop étrange. Qu’est-ce qui avait bien pu lui donner cette idée ? Mes horaires ? « Non, vous étiez très discret, on ne vous entendait jamais », m’assura-t-elle à nouveau. (« On » : tout dépendait de ce qu’elle entendait par « vivre seule », naturellement).
« Bon, je vais y aller, et demain je ferai toutes les démarches », reprit-elle en se levant.
Elle repartait sur son vélo, elle s’échappait !
« Voulez-vous un peu d’argent, puisque vous avez déjà bloqué votre compte ? J’ai du liquide, ici », proposai-je.
Je n’avais jamais plus intensément eu l’impression d’être de l’autre côté d’une barrière.
L’épisode des 400 francs revint sans prévenir. Etait-ce donc cela ?
L’occasion, l’heure, mon heure, étaient-elles enfin venues ? Et pour combien ? Oui, combien aurais-je mis pour me délivrer ?
Les choses sûres, n° 3 : Love from Kyoto
« Il avait eu vingt-sept ans à Kyoto, le jour de la fête de Gion – Gion Matsuri », crut-elle bon de préciser, un rien poseuse.
Il fallait bien se raccrocher à quoi l’on pouvait.
« Ce jour-là, continua Nina, des dizaines de chars traversent la ville en suivant un itinéraire indiqué par des rubans marqués de rouge, qui barrent les rues consacrées à la procession. C’est une coutume en remerciement des dieux, pour la fin d’une peste, je ne sais plus quand.
Lui, Franz, était dans la foule, mais il y avait tellement de monde, et il ne pouvait pas voir, de l’arrière où il se tenait, tous les détails. C’était cette fille – Simone, vous savez –, qui l’avait entraîné là-bas, et maintenant, elle s’était faufilée aux premiers rangs avec l’ami qui les accompagnait pour quelques jours. Ils s’étaient même tous les deux assis sur la route pour pouvoir prendre des photos à l’endroit stratégique de Gion corner ».
Plus qu’écarté, Franz s’écartait. Il voulait se donner tout le loisir d’analyser l’attitude de Simone. Suiveuse et infantile.
En fait, exactement ce dont il avait été capable, amoureux des années auparavant de toutes ces petites filles aux tresses sauteuses. Leur faire plaisir à n’importe quel prix, tout à la crainte de mécontenter ces prêtresses des jeux qu’elles présidaient en cour d’école par un des crimes de lèse-majesté dont elles étaient seules à détenir la liste. A la merci de la peur qu’elles l’excluent des réjouissances qui lui permettaient de les effleurer en se battant à leurs côtés – et ne le privent du tout aussi piquant plaisir de jouer dans l’équipe adverse, contre elles. Car le sentiment de supériorité familière (sourire retenu, honteux, tête inclinée) qu’il éprouvait à gagner ces parties ne le disputait en rien à la fierté qu’elles l’aient honnêtement battu, dans les règles de l’art.
« S’il en était ainsi, libre à elle de toutes façons de lui préférer ce type-là, plus brillant et plus sortable… plus sociable assurément que lui. Elle lui avait bien assez reproché d’être introverti, et que sa mère avait été très étonnée qu’elle s’intéresse à quelqu’un comme lui… et puisque sa mère avait droit de vie et de mort sur ses petits amis… ». Telle devait être la teneur de ses réflexions, assurément.
Evidemment il n’avait pas présenté les choses dans tout ce détail-là à Nina, mais elle le connaissait si bien. Ne serait-ce que la façon qu’il avait de tirer une porte sur lui-même pour se rendre inaccessible. La lucidité des conclusions qu’il tirait de ces exils et la force qu’il y trouvait. Dès le début, dès la cour de l’école. Elle, elle choisissait toujours l’équipe où il était, elle était un peu garçon manqué, à cet âge.
Nina s’interrompit pour boire une gorgée de thé.
Elle en profita pour regarder Esther un peu mieux. Telle était donc celle qui avait l’avantage sur elle de n’avoir pas été l’amie d’enfance de Franz. Est-ce qu’elle se doutait seulement de la chance qu’elle avait ? En tout cas, pour l’instant, Esther la laissait parler, sans poser de questions.
Tout ça se passait vers midi, heure locale. Il aurait tellement voulu être ailleurs. Il ne cessait de penser à tout autre chose qu’au spectacle qu’il avait l’unique occasion de goûter dans sa vie (Simone lui reprochait aussi de ne remplir aucun de ses devoirs de touriste) et ne parvenait pas à se défaire de l’idée que ce jour était celui de ses vingt-sept ans, que personne à Kyoto ne le savait que Simone, et qu’elle ne lui en avait rien dit.
Il mourait de faim, en plus : il n’avait rien avalé depuis la veille, dans l’avion.
Il aurait tellement voulu, à cet instant, être en compagnie de quelqu’un qui sût à quel point comptait pour lui ce jour-là. Et précisément au Japon. Il avait toujours eu envie d’aller visiter le Japon.
« Mais justement il n’aurait pas été au Japon, alors, s’il avait été avec vous, Esther », nota Nina.
Tandis qu’il se sentait absolument seul dans cette foule dont tout ce qu’il éprouvait était, au plus intime, la chaleur. La sueur qui dégoulinait le long des tempes ; dans le dos ses lents filets frissonnants, et sur le ventre ; la sienne et celle de ses voisins, avant-bras frôlés, inévitablement moites.
Le pire, peut-être, et en tout cas le plus dérisoire, était qu’ils avaient jusque là toujours fêté leurs anniversaires ensemble, lui et Nina. Ils étaient nés à trois jours d’écart.
- Si jamais il arrivait quelque chose. Je t’en prie, Nina. Je voudrais que tu ailles la voir… Tu connais son nom, tu sais où la trouver…
- Mais pour lui dire quoi ?
- Simplement, va la voir, s’il te plaît.
« Voilà ce qu’il m’avait dit avant de partir », reprit-elle. « Vous savez – il vous aimait. Il était amoureux de vous. Il me l’avait dit. Mais (assura-t-elle avec un geste qui voulait prévenir Esther de tout soupçon éventuel), je ne sais rien de plus. Je sais même que je ne sais pas tout. Vous savez, il était très mystérieux à votre égard, il me disait toujours : ne prononce pas son nom. C’est une chose trop secrète, trop intime. Je ne sais pas comment il était avec vous… Mais il ne parlait de vous qu’avec la plus grande révérence ».
Oui : c’est là-bas, à huit mille kilomètres d’elle, qu’il avait réalisé à quel point il aimait vraiment cette femme. Elle qui avait voulu croire qu’Esther n’était qu’une passade… Non : il avait fallu finalement qu’il s’en éprît et fît d’elle, Nina, sa messagère. Est-ce qu’Esther l’aimait, elle ? Mystère.
Et comment l’avait-il mesurée, la force de cet amour ? C’était tout Franz, ça : une « occasion », qu’il avait dédaignée. Dédaignée, lui ! Mais c’était la preuve absolue, Nina, voyons ! Il aurait fallu qu’Esther l’entende, il était tellement infernal parfois, avec ses arguments qui ne souffraient aucune discussion sans jamais rien prouver que n’importe quoi.
Tel était donc la véritable signification de ce cadeau d’anniversaire inattendu et repoussé. Offert, la veille de ce jour-là, lors de sa première nuit, à Tokyo. A l’hôtel. Il avait lu dans un de ses guides que les Japonais mettaient un soin particulier à se brosser les dents, et au moins trois minutes. C’est donc en connaissance de cause qu’il avait rejoint Yuko à la salle de bains de l’étage lorsqu’il l’avait vue passer dans le couloir, avec sa trousse de toilette transparente sous le bras et sa serviette sur les épaules. Il ne pouvait pas dire qu’il n’avait pas été tenté, malgré tout… Il l’avait déjà repérée dans son peignoir blanc, à la sortie du bain. Le vêtement court laissait voir ses mollets. Lui, venait de se brosser les dents, mais qu’importe, cela n’avait duré qu’une minute et Simone, de toutes façons, se fichait bien de ses allées et venues. Elle ne pensait qu’à son chimiste, à la soirée qu’ils avaient passée ensemble avant son arrivée, et que si elle l’avait voulu, et cætera, bref ; tout ce qu’elle avait raconté avec force détails à Franz atterré. Même s’il ne l’aimait plus, il voyageait encore avec.
Il se glissa à nouveau dans la salle de bains dont il referma la porte.
Une rangée de lavabos surmontés de miroirs à gauche, et à droite les portes entrouvertes des cabines, comme dans un pensionnat. Yuko se brossait les dents. Ses yeux le suivirent jusqu’à deux lavabos du sien, là où il s’installa. Elle avait remarqué son dentifrice, du Signal, à rayures blanches et rouges. Stripes, les désigna-t-elle de l’index.
Ils avaient échangé leurs tubes, puis (elle l’avait même étonné) Yuko lui avait effleuré la tempe… Elle la lui avait frottée doucement de son poing replié, un geste un peu bourru mais tendre…
En même temps elle ne pouvait être plus claire. Le désir se faufilait entre eux dans ses vapeurs d’eau bouillante et les enveloppait de ses volutes comme tout à l’heure au bain. Et pourtant : il s’arracha à cette torpeur humide et chaude et se dirigea vers la porte. Il se retourna rapidement sur le seuil : goodnight !
C’est en remontant le couloir vers leur chambre avec en lui ce désir ignoré, renoncé, qu’il eut la brusque révélation – elle l’effraya un instant – de son amour d’Esther.
Car n’eût été dans sa vie que Simone il eût sans hésitation suivi Yuko jusqu’à sa chambre, dont il entendit cliqueter la serrure en même temps que Simone ouvrait son lit jumeau (dans cette auberge de jeunesse grande comme une cité universitaire, le couchage était western style).
« Vous comprenez, je vous raconte cet épisode parce que… C’est-à-dire, pour que Franz ait eu la force de renoncer à un moment de plaisir sans aucune conséquence ! ». Délicat, comme sujet ; Nina se sentait s’enferrer, ne sachant jusqu’à quel point Esther était informée de ce goût (qu’elle, en tout cas, jugeait immodéré) qu’avait Franz pour les femmes.
« C’était qu’il vous aimait », conclut-elle gauchement.
En tout cas, telle était la certitude que Franz, dans sa logique amoureuse et sensuelle, sa conception de l’amour tel qu’il le vivait, avait tirée de l’épisode. Telle quelle il lui fallait la respecter pour la transmettre intacte à l’intéressée : Esther. Elle n’avait pas le choix.
Nina ne se rendait peut-être pas compte à quel point sa beauté sérieuse pouvait – ne pouvait qu’inspirer, au-delà de tout le reste et plus précieuses peut-être, la douceur et l’affection. Comme tout en elle appelait un bras autour de ses épaules, un baiser dans son cou. Tout : la finesse et la légèreté des cheveux noirs qu’elle laissait flotter, brillants, sur ses épaules ; ses yeux d’azur mobile et la blancheur de ses bras minces ; la tendreté à l’œil nu de sa bouche élastique et le gonflement rosé, voluptueux, d’une lèvre inférieure légèrement arrondie et pour ainsi dire ourlée ; charnue comme serait celle d’un ange, d’un enfant.
Quelques baisers avec Franz, ils avaient dix-huit ans. « Le goût de ton lipstick à l’orange sur tes lèvres ». Elle se souviendrait toujours de ce qu’il lui avait dit. Nina avait aimé ces baisers et ces mots-là. Bien trop vite il avait commencé à lui préférer des femmes plus mûres, plus «accomplies». Franz aimait aussi à dire qu’il aimait les «femmes accomplies».
« Je n’étais, à cet égard, que sa sœur jumelle. Fausse jumelle » : pensée sur laquelle elle acheva son thé.
Esther la resservit après un instant.
Que fallait-il, que pouvait-elle dire à cette jeune fille ? Faire par exemple allusion au fait que Franz lui avait téléphoné comme à elle de ce village d’Odawara ? (Elle avait regardé sur un atlas, petite bourgade de la région de Hakone). Qu’il lui avait dit d’abord qu’il voulait l’entendre, et puis des phrases sans suite, hachées. Et qu’à son ton, ses mots noués dans sa gorge, l’angoisse démultipliée – cela Esther l’avait exactement mesuré, mais plus tard – par autant de ces kilomètres qui les séparaient, elle avait compris ce qu’il voulait lui dire exactement, la seule et unique raison pour laquelle il l’avait appelée.
Avouer qu’elle l’avait imaginé là-bas, tout comme avait fait Nina… Une gare de province, sur l’esplanade une volée de cabines téléphoniques en plein air, une carte moshi-moshi – overseas calls achetée en hâte, et Simone, de l’autre côté de la place, qui visitait le grand magasin de l’endroit – où ils s’étaient donné rendez-vous « dans un quart d’heure ».
Ce n’est que bien après qu’elle avait compris qu’il avait eu peur de mourir sans qu’ils eussent fait l’amour.
Il était au bord d’un précipice. Elle, impuissante, derrière son bureau à Paris. Il ne lui avait pas dit je t’aime.
Esther savait aussi qu’il avait passé une nuit à Tokyo. Il lui avait écrit une lettre dans laquelle il évoquait son arrivée. Narita, espace occidentalisé encore où il avait su se repérer. Ensuite sa plongée dans le métro, son interminable errance à la gare de Shinjuku, le métro qui ne s’arrêtait pas à toutes les stations et le chemin retrouvé grâce à la rencontre providentielle de cet Américain qui l’avait remis sur la voie de l’hôtel où l’attendait Simone. Avait-il raconté tout cela à son amie intime ?
« Non, elle n’était pas venue le chercher à Narita, mais il s’y était préparé. Elle lui avait fait le même coup quelques mois avant, à Oslo, et il avait pris le parti de ne plus lui demander de venir l’attendre », se souvint Nina.
Il avait d’abord fait une escale de trois heures à Séoul, un tout petit aéroport. A l’aire de repos réservée aux passagers de la Korean airlines, il avait regardé deux jeunes filles en uniforme. L’une lisait en face de l’autre qui dormait. Elles étaient identiques : jupes plissées bleues, chemises et chaussettes blanches, mocassins bleus, pull en V bordeaux.
Il avait mis sa montre à l’heure, petit déchirement. Autant que possible il avait repoussé le moment où il n’aurait plus le même temps qu’Esther. Il avait un moment pensé rester à l’heure française, mais avait dû se résigner…
La cabine long distances – overseas calls avait refusé sa carte Visa, second déchirement. Ce voyage qui ne faisait que commencer, il l’entamait à reculons.
« Oh, et puis vous avait-il parlé de son arrivée à Tokyo ? », s’écria, ou presque, Nina. De l’auberge de jeunesse, dans le grand parc du National Olympics Youth Center ? Il disait qu’il n’avait jamais respiré une telle odeur d’arbres ; l’odeur des pins mais bien plus chaude, plus forte et résineuse. Au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans le parc, à la suite du vigile, il entendait les grillons, des insectes d’une taille inconnue ici, un bruit assourdissant, rien à voir avec les cigales de Provence. Et la chaleur ? Cette chape de vapeur qui lui était tombée dessus à la sortie de la station de métro – Sangubashi : tel était le nom de l’endroit où il devait se rendre – et dans laquelle il avait dû apprendre à se mouvoir, lui qui détestait la chaleur. Seuls les matins étaient presque frais, il disait que là-bas on se lève naturellement très tôt, il se réveillait facilement vers cinq heures… »
C’était mieux de la voir s’animer un peu ; Esther n’aimait pas la sentir si fragile. Elle-même décroisa ses jambes et les recroisa à l’inverse, la droite sur la gauche.
Oui. L’apprentissage de la chaleur moite, humide, épaisse et palpable comme du brouillard, ou une cire ; cette chaleur visible, il lui en avait parlé. Et du bienfait du soir en revenant du bain par la coursive qui menait aux chambres – il faisait toujours chaud mais au moins il était propre…
Au Japon il buvait du thé vert toute la journée, qu’il achetait en canettes à des distributeurs de coins de rues. Il en avait testé de plusieurs sortes. Sa préférée était vendue dans une boîte vert pâle. Du thé pas trop fort, un peu faible comme il aimait, « sa fraîche insipidité sur mes lèvres » – voilà ce qui le désaltérait le mieux. Il en buvait au moins cinq par jour. Il avait promis, dans l’autre lettre, de lui en rapporter une : 150 ¥, et c’était comme si elle entendait le bruit sourd de la canette qui tombait dans le réceptacle.
A Odawara (que s’était-il précisément passé dans sa tête à Odawara ?), il lui avait dit que l’apprentissage était terminé, c’était la récompense du vent, et, dans la région de Hakone, la fraîcheur des soirées au pied du Mont Fuji.
Et puis des flashes.
Esther n’avait presque rien compris à son parcours. Il l’appelait aussi souvent que possible, un jour sur deux, à peu près. Il lui disait : je suis ici (des villes dont elle n’avait jamais entendu parler), je suis là. Tokyo, Hakone, Kawaguchiko, Odawara, Kyoto, Nara, Osaka, Kurashiki, Hiroshima – ça elle situait – et puis, Kumamoto. Ce détour fatal par l’île de Kyushu. Un dernier appel du hall d’une auberge de jeunesse. Il aimait bien lui décrire l’endroit d’où il téléphonait. La veille de leur excursion au Mont Aso. « Demain je vais monter sur un volcan ». Elle ne savait pas vraiment où il était, elle l’écoutait surtout. Ils ne cessaient de prendre le train (Franz disait : le shinkansen) ou le bus. Il lui avait écrit qu’il aimait ces trajets qui le laissaient libre de penser à quoi, à qui il voulait.
« Simone trouvait qu’il avait mal préparé le voyage et lui reprochait tous ces détours, estimant qu’ils perdaient du temps… »
Nina lui sourit timidement et à ce sourire Esther comprit qu’elle ne la détestait pas ; que la seule rivale, et comme telle abominée, était l’épisodique Simone dont l’ironie avait fait que Franz fût mort à ses côtés dans le téléphérique qui les menait au volcan.
C’était Nina qui le lui avait appris . Elle n’avait plus de nouvelles depuis quelques jours, et soudain au téléphone cette voix étranglée, inconnue, si jeune. Comment, dans ces conditions, vivre et garder sa fraîcheur ? Une «femme accomplie» ? Quelle absurdité.
Elle se souvenait de son dernier rendez-vous avec Franz. Leur amour n’aurait pu s’accomplir. Il devait s’accomplir, il l’aurait dû, à son retour. Tout s’était passé tellement vite entre eux, deux jours avant ce départ qu’il ne pouvait remettre.
Maintenant Nina était venue. Elle avait tout dit à cette femme. Tout – c’est-à-dire, l’essentiel. Il était l’heure de prendre congé, de remercier pour le thé, de faire semblant d’être guérie d’avoir raconté l’histoire, de faire semblant de ne pas savoir qu’elles ne se reverraient plus.
Elle avait bien fait de ne pas parler à Esther du petit papier, plié en six, retrouvé dans le portefeuille de Franz qu’on lui avait rendu, à Tokyo.
Alors qu’elle attendait le bus qui la ramènerait chez elle, Nina s’assit sur un banc et le déplia une nouvelle fois. Deux noms, écrits en regard l’un de l’autre en roma-ji : «Franz» à gauche, «Yuko» à droite, en minuscules d’imprimerie, appliquées (de la main de Yuko, selon toute apparence). En dessous, présumablement, leur traduction en kanji.
A mi-hauteur, et sur toute la largeur de la page, encore trois autres kanji. Nina n’avait pas vraiment eu envie de savoir ce qu’il en était.
Les choses sûres, n° 4 : Les coupes sombres
« Il est sot de se mettre en quête d’une loi fondamentale et plus sot encore de la trouver. »
Vladimir Nabokov
Il est pratiquement impossible d’évaluer les conséquences que peut entraîner sur une vie une coupe sombre dans les rayonnages d’une bibliothèque.
Il ne s’agit même pas de quelque chose qu’il viendrait en général à l’esprit d’envisager, sauf à l’avoir déjà éprouvé.
Le temps a en revanche toujours pour effet de rendre les appartements plus étroits. Cela, du moins, est tristement prévisible.
J’avais ainsi pris l’habitude de réviser systématiquement l’ensemble de mes livres afin d’en éliminer les volumes « inutiles ». C’est que je ne peux pas faire autrement, faute de place, car je suis loin de me vouloir « l’homme d’un seul livre », et rien ne m’est plus étranger que la logique de la bibliothèque idéale, ou celle de la fameuse île déserte. Au contraire. J’ai toujours acheté de tout. Des neufs et de la seconde main. Des pavés serrés, presque collés. Des opuscules minces comme des cigarettes, aux couvertures déchirées ou même arrachées. D’autres, pour la raide beauté de leur reliure. Je ne peux pas m’en empêcher.
Et – exactement de la même façon, si je pouvais, je les garderais tous.
Mais la nécessité des coupes sombres est tout aussi impérieuse que celle qui la cause. Telle est l’unique raison pour laquelle je m’incline. Trop d’impôt tue l’impôt, dit-on. De même l’accumulation finit-elle par provoquer l’éviction, afin toutefois de pouvoir se reconstituer en renaissant de l’espace ainsi libéré. Comme dans une théorie des cycles. Ne s’agit-il pourtant que d’une question de place ? Tous mes regrets n’y pourraient rien, parce que, de toutes façons, le monde n’est pas fait pour être une bibliothèque.
L’abondance ne nuit donc pas, mais tôt ou tard engendre le débarras.
On pourrait calculer une loi d’occupation de l’espace par les livres qui dépendrait, entre autres du nombre et du volume des pièces d’une habitation, ou encore des années passées à y vivre.
De cette loi, combinée avec d’autres variables (la date de leur achat, le nombre de relectures, la place occupée sur les rayonnages – au pied des étagères, à hauteur du regard, à portée de la main ?, etc.) on déduirait la loi fondamentale : celle qui permettrait de déterminer les livres à jeter, les livres à garder. Idem pour celle qui prescrirait la périodicité de ces coupes sombres.
Découvrir ne serait-ce que ces deux lois rendrait bien plus faciles, en les automatisant, ces opérations hautement délicates et souvent douloureuses.
Je n’ai jamais pour ma part été capable de les mener à terme qu’empiriquement. Après bien des atermoiements, pour finir presque les yeux fermés, les doigts pianotant sur les rangées et sur les piles – à ceux que le hasard désignera. Le pire est qu’à cette roulette russe on garde toujours des regrets. Le livre dont on s’est défait devient presque immanquablement un remords, une vision : celle de sa dernière image, dernier regard jeté à la pile abandonnée sur le trottoir, dont le vent soulevait quelques premières pages…
Etrangement, au lieu de les en aimer davantage, on en veut toujours un peu à ceux qui restent.
Et que dire de ceux qu’on finit par racheter ? Les fils prodigues ont toujours été les préférés.
D’un autre côté, se refuser aux coupes sombres ou les bâcler n’est pas une solution. A une époque, je me suis par exemple retrouvé avec trois Cratyle, c’est dire s’il s’agit bien d’une véritable technique dont le hasard, malgré tout, devrait le plus possible être écarté.
Chez Annabel, ce n’était pas très grand non plus, bien plus petit qu’ici en tout cas et d’ailleurs il n’y avait pas de livres. Enfin, très peu, pour être exact, et qui ne lui appartenaient pas, entreposés là par la propriétaire qui en avait depuis oublié l’existence – et Annabel qui la détestait de l’encombrer ainsi me les avait presque tous donnés.
Elle n’aimait lire qu’occasionnellement, exceptionnellement : principalement les ouvrages dont elle connaissait l’auteur, comme ceux, évidemment, d’Edgar Thabor ; les romans d’Ida Carnot qu’elle admirait, et de grand livres, richement illustrés, sur l’art nouveau, qui étaient les seuls qu’elle achetait.
Moi qui me trimballais avec tous mes livres au gré de mes pérégrinations, j’étais alors incapable (l’envie m’en a passé depuis) d’en écrire un seul… Un seul, qu’Annabel eût lu.
Sûrement est-ce pour cette raison qu’elle a choisi Edgar… Peut-être pas… Elle avait aussi toujours préféré les hommes plus âgés. Je représentais à cet égard – et jusqu’à présent représente – l’exception.
Aussi étonnant que cela puisse paraître (mais l’absence de livres modifiait toutes les données), sa chambre me plaisait pour les raisons mêmes qu’elle la fuyait le plus souvent possible, et qui tenaient à toutes les conséquences de son exiguïté.
Ou alors – l’aurait-elle épousé parce que sa proposition lui avait du même coup donné l’occasion de déménager ?
Elle n’avait peut-être pas envie de s’enfermer avec moi et tous mes bouquins. Ce que je peux comprendre, mais quand même ; n’y aurait-il donc, dans la bibliothèque d’Edgar, que ses propres livres ?
Parce que la chambre d’Annabel était très petite. Il s’agissait en vérité davantage d’une « pièce », dépendance de l’appartement sur cour, au rez-de-chaussée, d’un bâtiment C des d’immeuble parisien. « Escalier C » était peint en lettres noires sur le mur blanc, à droite d’une petite flèche ascendante vers l’escalier. La première fois que je l’accompagnai chez elle, c’est à cet endroit qu’elle se retourna sur moi pour me sourire, clin d’œil cinématographique.
On accédait à cette pièce par une porte qui n’avait pas été conçue pour cela, étroite et un peu basse, contiguë à celle de la cave. Un long couloir qui tenait lieu de cabinet de toilette et de cuisine complétait, derrière une porte de séparation, la chambre proprement dite.
Ce couloir était en réalité la seconde moitié de la cuisine de l’appartement d’Andrée – la propriétaire. Une cloison avait été édifiée en son milieu, avec une porte de communication qu’on faisait coulisser à l’aide d’une poignée. « On » : étant donné les circonstances, il n’y avait guère qu’Andrée qui en usait, et encore d’une manière très particulière. C’est-à-dire qu’elle en sollicitait ou en permettait l’ouverture. C’était comme si cette porte ne pouvait être ouverte que d’un seul côté.
Il est vrai que de ce point de vue la chambre d’Annabel présentait toutes les caractéristiques d’une cellule de prison. La porte coulissante marquait la limite du face et du pile.
Malgré ses apparences de porte, elle était tout sauf une surface d’échange entre les deux parties de l’appartement, le côté d’Andrée et le côté d’Annabel. Tout ou presque y filtrait, mais personne n’y passait. Cette porte était telle qu’on ne la franchissait pas : on la contournait. Même lorsque nous profitions de l’absence d’Andrée pour nous répandre comme par dilatation dans le reste de l’appartement, nous passions par la cour intérieure, ou sa porte d’entrée.
J’aimais beaucoup ces jours d’été, qui figurent parmi les rares moments d’insouciance totale que j’ai jamais éprouvés. La nuit venait très tard. Nous laissions ouvertes toutes les fenêtres sur cour…
Je me rendais chez Annabel directement après le travail ; je frappais à sa porte habituelle. Elle m’ouvrait, après plusieurs coups quelquefois si elle était déjà chez Andrée. Nous passions ensuite tous les deux « à côté » pour dîner dans sa salle à manger avant, avec une excitation toute puérile (nous ne possédions ni l’un ni l’autre de poste de télévision), de nous installer sur son canapé pour regarder des films.
Le côté d’Andrée était encore plus grand qu’ici, et tout cela présentait le piquant rassurant d’un interdit sans risque. Nous (surtout moi, en fait) inspections les titres de ses livres, les photos qu’elle exposait, tout ce qui dépassait en quelque sorte, avec des sentiments et les précautions de cambrioleurs autorisés qui ne s’autorisaient que le salon… Je me souviens n’avoir jamais alors osé franchir le seuil de la chambre à coucher d’Andrée (Annabel d’ailleurs n’aurait pas apprécié cela). Nous n’étions tout simplement ni chez l’un ni chez l’autre, donc pas chez nous, mais « chez nous » comme dans un jeu : était-ce ce qui me procurait cette inhabituelle légèreté ?
Car c’est là, en vérité, que nous nous sommes le plus amusés.
ç’aurait pu être une histoire que nous nous serions racontée. La propriétaire était en villégiature et avait demandé à sa locataire – dont elle s’était soudain rappelé l’existence – de garder son appartement.
Le reste de l’appartement, plutôt. C’était comme si nous nous vengions d’une année d’exclusion et d’ignorance hautaines, de toutes ces soirées où elle recevait sans même s’apercevoir qu’il y avait des gens à côté.
Nous ne nous privions pas, non plus, de nous moquer de la poussière qui recouvrait les cadres ou de l’odeur de pourriture qui imprégnait l’appartement et résistait aux aérations permanentes auxquelles nous procédions.
Quand je pense aux sourires que j’ai dû réprimer devant Andrée lors de mon entrée officielle de l’autre côté ! Je fis ce jour-là comme si tout m’était inconnu, m’extasiai devant les clichés où elle posait près d’Alex More, de Régina Gant dont elle était l’amie intime, et surtout admirai la pièce la plus rare, une photo de l’intérieur d’Ida Carnot. Andrée, légèrement en retrait, jeune et mince, debout, stricte, cheveux ramenés en chignon qui déborde un peu dans le cou. Les doigts de sa main droite effleurent un guéridon. Ida Carnot, au premier plan, mains jointes dans un fauteuil club aussi massif qu’elle. Le jeune Nathan de Jong avait pris la photo.
Andrée était, depuis sa jeunesse, excellemment introduite dans un milieu diversement artistique dont les voix nous parvenaient souvent jusque tard dans les nuits par-delà la porte coulissante, avec les tintements des verres et l’odeur du tabac.
Nous reconnaissions le plus souvent celle de Nathan, qui était toujours invité (« voilà encore le joueur de mah‑jong », annoncions-nous tout bas) et qui apportait ses cigares spéciaux ; celle, un peu cassée, de Régina Gant ( « le vieux cuir », tandis qu’Andrée dans ces moments-là était « la vieille peau »).
Vers la fin, de plus en plus fréquemment, les mots tranchants et clairs d’Edgar Thabor, invariablement rythmés de claquements de briquet. Ce briquet m’exaspérait au plus haut point lorsque nous cherchions à trouver le sommeil puisque Annabel et moi devions nous en tenir à des horaires plus conventionnels. Je me levais tôt, en ce temps-là, mais j’aurais dû remarquer qu’Edgar était un des rares – sinon le seul – à n’être affublé d’aucun surnom durant nos insomnies forcées.
Je ne sais pas trop comment leur histoire avait pu commencer, ni quand et où, exactement. Techniquement parlant, si l’on peut dire, elle avait bien dû impliquer des passages de part et d’autre de la membrane qui séparait les domaines d’Andrée et d’Annabel. La porte coulissante avait-elle été franchie ? En tout cas, je sais que je ne me suis jamais trouvé en même temps qu’Edgar du côté d’Annabel. Nous nous voyions occasionnellement, chez Andrée, lorsqu’elle daigna vers la fin nous inviter à ses brillantes réceptions (je me suis toujours demandé si c’était parce que cela lui faisait plaisir de nous avoir, ou parce qu’elle avait scrupule à nous empêcher de dormir). Nathan de Jong m’offrait ses livres, et un soir aussi le dernier Thabor, à l’époque c’était Ephémères diurnes.
Annabel que tout blasait se moquait de moi parce que ces soirées m’impressionnaient beaucoup. Elle, leur parlait à tous avec la familiarité condescendante que lui autorisait, à son avis, la connaissance parfaite de « la môme Andrée », comme elle avait coutume de l’appeler avec un petit air crâne tout à fait de circonstance.
« Aucun d’entre eux n’est jamais venu chez moi. S’ils savaient ce qu’elle a l’audace de louer et dans quoi je vis, ils la verraient sous un autre jour », se justifiait-elle lorsque je lui reprochais sa rudesse.
C’était la porte coulissante qui donnait toute la mesure de la mesquinerie d’Andrée. Lorsque nous entendions toquer, et appeler, toujours avec les mêmes intonations : « Annaaabeeel ? », nous pouvions être sûrs que c’était le premier du mois ou qu’elle avait besoin de quelque chose.
Annabel ouvrait alors elle-même la porte derrière laquelle attendait Andrée : il y avait en effet toujours le risque que le cabinet de toilette fût occupé. Inversement, les très rares fois où Annabel avait une question à poser, elle toquait et appelait avant qu’Andrée ne veuille bien ouvrir. Tout ce rituel nous était parfaitement naturel.
Andrée craignait tellement que le loyer ne lui fût pas payé qu’elle ne reculait devant aucun stratagème. Je n’assistais jamais à leurs conversations qu’à l’abri de ses regards, puisque je me tenais dans la chambre proprement dite. Parfois Annabel la laissait venir, pour le plaisir, et s’enferrer dans des considérations banalement plates ou encore inhabituellement amicales, des attentions remplies d’une sollicitude dont même pour quelques minutes il était évident qu’elle était forcée, auxquelles elle répondait sur le même ton et de la meilleure grâce, jusqu’à ce qu’Andrée, au moment de refermer la porte, fasse mine de se souvenir, comme d’un détail sans importance : « Ah au fait, tu penseras au loyer ? ».
D’autres jours, Annabel était tellement exaspérée qu’à peine la porte entr’ouverte, elle lui mettait le chèque dans la main sans lui laisser le temps de rien dire. Je m’amusais beaucoup, nous avions ensuite des fous rires, mais tout bas, car Andrée entendait tout.
En fin de compte, ce qu’il y aurait à retirer de toutes ces gamineries est que nous ne nous privions pas – à juste titre me semble-t-il encore aujourd’hui – de l’éreinter. Pourtant cela ne m’a pas empêché d’avoir une aventure avec Andrée, et peut-être même de l’aimer, un peu.
Il est difficile de revenir sur des choses dont on ne saisit plus très bien pourquoi on les a faites, et je ne sais pas non plus très bien comment tout ça avait fini par commencer.
Certainement cette histoire de mariage m’avait énormément affaibli, et les regrets qui vinrent avec. J’aurais dû lui en parler plus tôt moi-même, mais comment savoir si c’était ce qu’elle attendait ? Pourquoi n’avais-je pas osé, pourquoi ne m’avait-elle pas donné l’occasion d’oser ? Si j’avais parlé, j’aurais dû m’opposer à Edgar peut-être, mais Annabel ne m’aurait pas davantage aimé.
C’est la vanité de mon amour pour elle – son inutilité, puisqu’elle ne m’en aimait pas pour autant – qui m’abattait.
Je n’étais peut-être pas assez neuf. Elle avait préféré l’éventuelle éternité des nouveautés à venir à un roman devenu trop lu. Un de ces romans auxquels on aimerait bien revenir avec l’enthousiasme des premières lectures, mais dont on pressent toujours plus que l’enchantement ne ressuscitera pas.
Je n’arrivais pas, au début, à m’empêcher de lui rendre visite malgré ma crainte de croiser Edgar. Pire, de le trouver chez elle, même si j’avais la certitude qu’elle ne m’ouvrirait pas s’il était là.
Une de ces fins d’après-midi de porte close, je m’en revenais lentement dans la cour, regard cinématographique aux lettres noires d’« Escalier C », me trouvant intérieurement parfait dans le rôle de l’amoureux supplanté.
Un événement curieux se produisit alors, exactement comme dans les films à suspense. Je vis la porte d’Andrée s’ouvrir toute seule juste à ma droite et, avec un lent grincement, pour ainsi dire rentrer sur elle‑même. Je m’arrêtai, et sa tête apparut dans l’embrasure.
« Tu prends quelque chose ? », dit-elle. Elle ouvrit grand, et j’entrai.
Longtemps je me suis demandé ce que j’aurais fait si cela s’était produit un jour où je serais réellement revenu de chez Annabel.
Je n’avais jamais remarqué, auparavant, que je plaisais autant à Andrée ! Ce fut sans doute ce qui flatta le plus ma fatuité qu’abêtissait ce jour-là un avide besoin de rassérènements. Surprenant, néanmoins, combien certaines situations peuvent rendre attirant, selon qu’elles le rendent accessible ou au contraire inaccessible, quelqu’un auquel on n’aurait pas eu l’idée de penser d’ordinaire (cette remarque vaut aussi bien pour Andrée que pour moi).
Je savais bien que son caractère ne me plaisait pas, qu’elle ne me connaissait pas. De son côté, sans doute avait-elle pressenti que dans l’état où j’étais, elle ne courait aucun risque, elle, de se faire éconduire. Elle était de toutes façons tellement certaine de sa puissance que je m’y soumis sans discussion. Ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’il aurait pu s’agir pour moi de presque n’importe quelle autre femme, et qu’avant ce soir-là une aventure avec elle (si jamais j’y avais pensé !) m’aurait parue complètement saugrenue.
Malgré tout je dois l’admettre : si ce fut par hasard, ce fut bien à Andrée que je m’attachai.
Je mis quelque temps toutefois à comprendre l’essentiel de cette historiette : j’étais passé de l’autre côté, et cette fois-ci par la grande porte.
Il ne fallait pas se méprendre : du côté d’Andrée on savait tout aussi exactement ce qui se passait ou ne se passait pas du côté d’Annabel.
On l’entendait fermer la porte de séparation entre la chambre et le couloir de toilette : elle recevait quelqu’un, et libre cours à l’esprit d’imaginer.
Des rires fusaient parfois comme des éclairs, vite réprimés – et il ne m’échappait pas qu’ils l’étaient…
Des voix dans la cour : elle sortait.
Andrée savait-elle tout, comme moi je guettais tout ? Je ne lui ai jamais demandé. Je n’en sais rien. Son côté me devint rapidement insupportable, à cause de ce qui se passait de l’autre.
Ce fut finalement ce qui paradoxalement me décida, au même titre que le plaisir tout extérieur que me procurait notre liaison. Car très vite je me contentai d’étudier Andrée : elle adorait se figurer que j’étais flatté qu’elle m’aime, sans même entrevoir que son propre plaisir ne trouvait son origine que dans cette conviction. Ce que je pouvais penser lui importait le moins du monde.
Je cessai définitivement mes visites lorsqu’Annabel déménagea, peu avant son mariage. Sans son asymétrique, le côté d’Andrée avait perdu son intérêt – presque sa raison d’être.
C’est donc parce que le côté d’Annabel avait existé, et qu’il n’existait plus, que je désertai celui d’Andrée. De même c’est parce qu’on a trop de livres, qu’on s’en sépare.
Il faudrait surtout pouvoir trouver le livre qu’on a en trop, l’unique, la goutte, celui qui fait s’effondrer les rayons, l’anti-clef de voûte en quelque sorte. Combien en ai-je jeté, avant de comprendre qu’il aurait fallu n’en trouver qu’un seul ?
En bon état, pourtant, et même pas lu, le cadeau de Nathan.
Peut-être n’aurait-il même suffi que d’en arracher une page ? Une seule page, pour pouvoir garder toutes, absolument toutes les autres.
Les coupes claires. Voilà le secret des coupes sombres.
Dans mon cas, la coupe claire aurait été celle de la deux cent quatre-vingt-dix-septième, très précisément, d’Ephémères diurnes. Cette page ne se cachait de rien. Je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même, parce que je n’aurais eu qu’à lire, à l’époque :
« La môme A. : son appartement comme un tombeau, les photos jaunies sur lesquelles elle posait, méconnaissable et brune, commencèrent à m’inspirer la prévention naturelle qu’on éprouverait à l’idée d’embrasser une momie ; mais c’est une fois dans sa chambre que je compris toute la mesure de son délabrement. Cela devint, soudain, impossible. Je prétextai une obligation oubliée, et c’est en sortant de l’immeuble, à la porte, que je croisai une jeune femme dont la fraîcheur me rendit à la vie, la vie réelle, celle de la chair et du sang, loin des poussières et du papier. »