14 mai 2009
Se rendre compte
[Cela commence aussi par dix lignes de pointillés et une ligne d’x. Les feuilles du rouleau inséré dans le robinet étant classées dans l’ordre inverse de celui de la lecture, ces pages ont moins souffert que les précédentes de l’humidité.]
« En fait, ce n’est pas parce qu’on se voit au quart au lieu de la demie que ça passe moins vite », constata-t-elle un jour qu’elle m’avait donné rendez-vous un peu plus tôt. Elle formulait ce que je n’aurais pas osé lui dire. Il me sembla que c’était moins grave de sa part, parce qu’elle ne pouvait pas savoir à quel point, elle ne se rendait pas compte…
C’est [illisible. « d’ailleurs » ?] la question que je me suis le plus souvent posée de tous ces rendez‑vous, je crois : si elle se rendait compte.
Se rendre compte de quoi ?
De tout. De tout ce dont je me souviens…
Que je la regardais d’une certaine manière.
Que malgré mes efforts mon regard me trahissait, ça je le sentais bien quand même.
Que j’avais peur des autres parce qu’ils auraient lu dans mes yeux ce qu’elle ne songeait pas à y voir, et que je voulais la préserver de l’étonnement, de la moquerie, de la différence. Parce qu’ils n’auraient pas hésité à prendre ce regard à pleines mains pour le lui offrir en pâture, en le désignant d’un menton significatif : elle aurait tout compris et n’aurait plus accepté de me voir. Parce que personne n’aurait eu l’idée de scruter ce regard assez longtemps pour y découvrir que la seule manière que j’avais trouvée de l’aimer était de la protéger de mon amour pour elle. Je voulais lui épargner ce genre d’incompréhension cruelle.
[trois lignes]
Se rendait-elle compte que des choses m’échappaient, ainsi de certaines phrases, qui comme à Tigra me découvraient entièrement – et qu’elle avait l’élégance de laisser flotter dans l’air, leur signification en suspens… Je décrétais soudain, sans rapport avec la conversation en cours :
- C’est bien qu’on se soit parlé.
- Tu veux dire aujourd’hui, ou en général ?
- Aujourd’hui et en général. Enfin, à Tigra, je veux dire. Parce que je t’avais déjà vue dans l’ascenseur, je ne sais pas si tu te souviens.
Nous n’avions jamais reparlé de l’ascenseur. Elle répondit :
- Si, je me souviens de l’ascenseur.
Savait-elle que j’aimais être près d’elle ?
Que j’aimais deviner et sentir la chaleur de son corps ?
Remarquait-elle, espérait-elle comme moi cet instant, au retour de nos déjeuners, où insensiblement notre marche se faisait plus lente, plus rapprochée et presque lascive à la faveur de l’obscurité et de la fraîcheur d’un porche sous lequel nous passions toujours à la sortie du restaurant – nos épaules et nos bras se frôlaient, se touchaient, je laissais parfois aussi ma jambe aller contre la sienne. Nos pas s’accordaient, ils s’attendaient, s’entendaient presque, m’aventurai-je à penser quelquefois, à favoriser notre intimité – mais si brève qu’elle pouvait encore se défendre d’en être, de l’intimité.
J’aimais que notre marche aille de soi parce que j’ai toujours pensé qu’il s’agissait d’une chose très importante. Il n’y a rien de plus énervant, ni de plus révélateur pour moi que de ne pas savoir ou pouvoir marcher ensemble. J’adorais que cela nous fût complètement naturel. Lui prendre le bras, dans ces circonstances, aurait été la simple conséquence de notre entente spontanée. J’en avais envie. Une fois et comme par jeu, je lui pinçai le coude ; elle portait un gilet à mailles ajourées et je sentis sa peau sous mes doigts.
Se rendait-elle compte que je n’arrêtais pas de la regarder ?
Que son visage me captivait, que j’aurais voulu l’apprendre par cœur, que je désespérais qu’il m’échappe ?
Que j’aurais voulu le fixer à jamais sous mes paupières, que j’aimais regarder ses yeux et sa bouche et ses dents, que j’avais remarqué qu’elle portait du rouge à lèvres et que j’adorais qu’elle en mît, en ait remis peut‑être, les jours où nous déjeunions ensemble, même si cela n’avait rien à voir avec moi ?
Que j’aimais ce que j’apercevais de sa peau et de sa chair sous ses vêtements, que toujours elle me troublait intensément… Que je m’inquiétais de savoir si elle s’offusquait de mon regard dans son décolleté ?
Qu’elle était, oui, terriblement troublante ?
Que j’avais envie de la toucher, de la caresser, de l’embrasser. De poser mes lèvres dans le creux de son épaule, de la prendre par la nuque et de passer ma main dans ses cheveux. De serrer contre moi ce corps que je pressentais tendre et ardent.
Que je devais apprendre à me résigner à ce que ce bonheur‑là ne me soit pas destiné, à ce qu’il me soit même interdit.
Heureusement, elle ne lisait pas mes pensées, qui planaient entre nous comme des ondes et brouillaient imperceptiblement toutes mes questions, toutes mes réponses. Elle ne pouvait percevoir ce désir que j’avais d’elle et ces idées qui m’épouvantaient moi-même.
L’embrasser, qu’elle m’embrasse, l’aimer.
Savait-elle que je venais en volant à nos rendez-vous ? J’adorais cette idée, détestais mes retours. Avait-elle remarqué que je me retournais toujours une fois de plus pour la revoir encore jusqu’à ne plus la voir (elle, se retournait une seule fois, parfois pas) ?
Qu’elle me manquait sitôt que je ne la voyais plus, ça elle ne pouvait pas le savoir…
Avait-elle senti qu’elle me plaisait ?
[trois lignes]
Savait-elle que parfois, elle me regardait – que nous nous regardions d’une certaine manière qui pouvait faire penser que…
Non : de cela précisément, je ne pouvais croire qu’elle se rendît compte.
Parce que cela ne pouvait être. Elle, ne pouvait me regarder ainsi, comme si…, [trois mots] se livrant toute à mes yeux.
Et si je ne me méprenais pas, moi, sur ce que ces regards auraient éventuellement pu signifier, [une ligne et demie raturée d’X majuscules et minuscules, par-dessus]. Etre l’objet de son regard, je me l’accordais, mais je ne lui en aurais jamais fait se rendre compte.
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Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après.
11 mai 2009
Le système
Et voici la suite de la manne intérieure du robinet.
« Remonter aux origines de l’amour : tels sont le but et le motif de ce récit.
Explorer comment naît cet amour, comme il se crée et se cache, s’interdit et se ment, et transige avec sa propre vérité pour se dévoiler à lui‑même et finalement s’avouer en toutes lettres pour ce qu’il est : de l’a.m.o.u.r.
Pour régler mon problème, j’avais créé un « système » ; un système dont l’inanité est aujourd’hui évidente, mais qui m’a permis de vivre pendant un an. C’était un système dont la fin était inscrite dans la constitution, un système essentiellement éphémère, sauf que je ne le savais pas.
Il y a dans ma vie deux vérités que j’ai dû vaincre par des trésors d’arrangements et de compromissions. La première fut [cinq mots raturés d’X à la machine et biffés par desssus à l’encre noire] à dix-neuf ans ; dix ans plus tard, mon amour pour Véra.
[sept lignes]
Qu’est-ce qui, dans mon système, était défectueux dès l’origine ?
Qu’est-ce qui a causé son effondrement ?
Qu’est-ce qui a fait que le système n’a pas fonctionné ?
On pourrait commencer par des chiffres, aux choses de l’amour mêler l’arithmétique.
Le système a duré un an jour pour jour.
[les trois quarts du feuillet sont déchirés, comme à la règle. Les feuilles n’étant pas numérotées, il est impossible de savoir s’il en manque.]
Depuis que j’avais cru pouvoir oublier Véra, et encore davantage depuis que je l’avais retrouvée, je savais qu’il me faudrait vivre avec son image. Vivre et faire avec. Combien de temps ? Je n’en savais rien.
Et maintenant qu’elle ne surgissait plus à l’improviste mais qu’elle était là, à la fois constante comme une donnée invariable à prendre en compte dès l’abord de toute question, et récurrente comme le rendez-vous que je notais régulièrement sur mon agenda, il était encore plus difficile de l’oublier. Ç’aurait été faire abstraction d’elle, autant dire que c’était impossible. Les tentatives qui m’auraient permis de n’y plus ou d’y moins penser étaient, en fait, compromises dès l’origine.
D’un autre côté, il serait trop simple, et trop à mon avantage, de vouloir justifier ma vie dissolue par l’obsession que j’avais d’elle… Parce que l’amour pur, cet amour sans mélange, je me gardai de le donner à ces petites amies autour desquelles je papillonnais. Je la lui réservais, sans m’aveugler d’ailleurs, dans mes moments de lucidité, sur le caractère complètement idéaliste de mon affaire. Je voulais que ce soit Véra qui ait le meilleur de moi-même, ne serait-ce que virtuellement, sans qu’elle le sût jamais.
Ce qui signifie bien que le premier bastion de mon système n’avait jamais été posé là que par souci de logique (il faut bien un numéro 1) ; par acquit de conscience systémique en quelque sorte… Ce premier précepte était de toute façon impossible à respecter, puisqu’il était au fond la raison d’être du système, la cause de son échafaudage. Le seul espoir, en ce qui le concernait, résidait dans son éventuelle accession au statut de vérité constatée. Un jour, lointain et indéfini, tout rentrerait je ne sais trop comment dans l’ordre et le premier précepte serait enfin respecté.
Chacune des propositions du système était [deux mots] un peu plus insatisfaisante que la précédente :
1. Je ne devais pas l’aimer.
2. Elle ne devait pas s’en apercevoir.
3. Je ne devais jamais le lui dire.
Enfin, très temporaire, ajoutée en hâte alors que les deux dernières venaient coup sur coup d’être franchies et que je n’avais pas vu si loin :
4. Je devrai toujours résister à la tentation et au désir que j’avais d’elle.
[quatre lignes]
Je ne pouvais pas « tenir » sur la première exigence pour l’instant, mais tôt ou tard j’y parviendrais.
Longtemps – un an – je m’en tins à cette unique transgression : l’aimer.
De toute manière, il suffisait de la regarder, pour l’aimer.
[trois lignes entières de pointillés] »
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Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après.
05 mai 2009
Palmarès de l'anti-romantisme
[Contre toute attente, le feuillet ci-après restranscrit semble faire partie du même ensemble que l’épisode de L’Apollon, bien qu’ils n’aient pas été conservés ensemble. Aux rayons carbone-Z, le papier apparaît d’une qualité comparable et la typographie présente les mêmes caractéristiques. Quant au fond, les signes de parenté sont évidents. A la différence de l’épisode précédent, l’extrait qui suit n’a toutefois pas été retrouvé dans la baignoire proprement dite : il est tiré d’un rouleau de papiers qui avait été inséré (l’explication du fait tient à l’extrait lui-même) dans le robinet d’alimentation du bain. L’eau qui y stagnait a détrempé l’encre de certains passages, notamment au milieu de chaque feuillet. Enfin, s’agissant de l’expression «un chien peut regarder un évêque», nous n’avons pas retrouvé d’éléments pertinents dans les documents de cette époque. Un «évêque», si l’on se réfère à des témoignages beaucoup plus anciens des communautés orientales, serait un dignitaire religieux. La relation avec le chien serait alors dans ce cas à rechercher du côté du symbolisme et des rites sacrés, du type de la lecture d’oracles canins par ceux qu’on appelait les haruspices.]
« S’il existait un palmarès de l’anti-romantisme, rencontrer quelqu’un dans un ascenseur y serait noté comme le comble de la trivialité. Ceux qui se rencontrent dans l’ascenseur ne pensent qu’à le bloquer entre deux étages avant que chacun ne redescende au sien. En bref, un ascenseur, on s’y rencontre, on ne s’y est pas rencontré.
Pourtant, loin d’un sacrifice de convenance à ce genre d’idées reçues, c’est le sentiment que notre rencontre devait conserver toute sa pureté et pour cela rester secrète qui me poussa longtemps à la taire. Le même sentiment m’interdit quelques années plus tard de prononcer son nom.
C’est que cet ascenseur, tout anti-lieu de rendez-vous qu’il [un mot – il faut supposer « fût »], était le véhicule naturel et sacré de l’ange moderne, dépourvu d’ailes, qu’elle était. Je l’y revis quelquefois. Elle s’en souvient : «[huit mots illisibles] Tu avais l’air mystérieux, tu souriais comme si on se connaissait, je me demandais si on se connaissait». Je l’avais aussi croisée au rez-de-chaussée ; j’avais failli la bousculer [une ligne] qui ne se rendit compte de rien.
Elle ne me remarquait pas. Normal, elle était trop elle pour ça. Je compris le sens exact de l’expression «un chien peut regarder un évêque» un jour que je me rassasiais un peu plus longuement de son visage. «Je peux bien la regarder», pensai-je, «elle ne me voit pas». Elle n’était jamais seule, et je le déplorais, car cet entourage dressait la véritable barrière qui m’empêchait de l’observer à ma guise. Tous ces autres regards auraient pu dévoiler la véritable nature du mien, l’en avertir, et l’édifier sur sa signification.
Que pouvais-je faire, de toutes façons ?
La suivre, prendre le même métro qu’elle, comme par hasard, et l’aborder, alors que je n’osais même pas lui dire bonjour dans l’ascenseur ? «Bonjour», ce fut elle qui prononça ce mot la première, une des dernières fois, vers la fin…
Vers la fin : au bout de combien de semaines, de mois exactement ? Nos rencontres étaient tellement espacées et tellement aléatoires… Mais tout d’un coup elle ne fut plus là. Ou plutôt : je ne la vis plus pendant un temps suffisamment long pour pouvoir affirmer qu’elle n’était plus là. Et je m’étais irrémédiablement ôté toute chance (si j’en avais eu l’idée folle) de la retrouver. Puisqu’elle ne pouvait pas m’aimer, je n’avais pas vraiment cherché à lui parler. A savoir qui elle était, oui, en vain. J’avais demandé à quelques collègues s’ils voyaient qui était cette femme du 20ème étage. Quelle raison auraient-ils eu de le savoir, puisque nous étions basés au 22ème ? Au 20ème étage, il y avait certes les bureaux ultra-privés de la direction ; je n’allais pas demander au directeur s’il l’avait déjà vue.
[une ligne manquante]
«Quelqu’un comme elle» restait ma seule issue. Pour autant, aucune autre femme ne soutenait la comparaison avec elle ; alors que chaque nouvelle rencontre aurait dû l’éloigner, son souvenir me brûlait encore, de sa précision, les paupières.
C’est vers cette époque que je compris autre chose. «Voilà, c’est ça» [par ces mots, une exclamation comparable à l’eurêka grec, il convient d’entendre l’évidence de la rencontre dont il est question, la nécessité de la relation entre ces deux personnages] tout en l’impliquant, excluait nécessairement que je puisse aimer «quelqu’un comme elle». Les deux idées se généraient et s’annulaient tout ensemble. L’absolu de «Voilà, c’est ça» exigeait que ce fût elle, personne d’autre comme elle. Une autre, même «comme elle», serait un pis-aller à quoi il faudrait se résigner.
Parmi toutes les tentatives amoureuses que je fis pendant cette période d’inconnu et d’absence [deux lignes]
«La fille de l’ascenseur» demeurait la référence, la seule catégorie valide. Une catégorie avec laquelle je devais apprendre à compter, comme le corps avec les fragilités qui lui sont propres, comme on apprend à vivre avec un volet qui claque, un robinet qui fuit, la part la plus gardée d’un cœur. Les femmes que je fréquentais et qui m’aimaient ne pouvaient pour cette raison acquérir d’existence autonome à mes yeux.
[trois lignes barrées d’une encre ultérieure et plus claire.]
Elle avait le charme absolu. Elle était le charme absolu.
[six lignes illisibles au milieu de la dernière page du fragment.] »
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Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après.
29 avril 2009
L'Apollon
« On dit que L’Apollon est la réplique d’un immeuble de Chicago.
Sur le boulevard Jean-Jaurès, la masse imposante de ses deux tours est éclipsée par les enseignes rouges, M comme monopole, du magasin qui occupe une partie du rez-de-chaussée de l’immeuble. L’avantage de ce supermarché, pour qui vient la première fois à L’Apollon, c’est qu’il lui permet de se repérer immédiatement à la sortie du métro.
A l’entrée principale de l’immeuble, une volée de marches de marbre vert-gris mène de la rue vers une série de portes vitrées à grosses poignées rondes en laiton dont les battants sont frappés de l’inscription « L’Apollon ».
Sur les murs, formant un autre escalier, parallèle à la progression des marches, sont vissées des dizaines de plaques professionnelles. Ce sont des rectangles de laiton gravés ou des plaques de plastique noir, plus rarement de couleur (rouge, bleu ou vert) avec des lettres dorées ou blanches. Certaines de ces plaques, les plus élégantes, sont assez anciennes. On le remarque à la façon, à la typographie, aux numéros de téléphone sans préfixe.
L’une des plus modernes est des plus voyantes. Elle est rectangulaire comme les autres, mais fixée dans le sens de la hauteur, et pousse l’originalité jusque dans sa couleur orange. En lettres noires, caractère « olive », la première lettre de chaque mot d’un corps un peu plus grand que les suivantes, elle indique :
CABINET GOMMSON & Fils
Traducteurs assermentés. Assistance juridique et rédactionnelle.
Bâtiment B, 22ème étage. Sur rendez-vous.
Tél. : 01.42.75.78.19
Après toutes ces annonces, le visiteur se trouve au bas d’une deuxième côte, face à un escalier et deux escalators, dont l’un monte et l’autre descend.
Leur main courante, en plastique vert, est fendillée d’usure. Mais ce qui les rend vieillots, surtout, ces escalators, ce sont leurs dimensions : ils sont bien plus étroits que ceux qu’on construit aujourd’hui. Et malgré le système de détection optique qui actionne leur mécanisme dès qu’on s’y engage, la machinerie est lourde, heurtée et bruyante, quinteuse. D’emblée, en empruntant ces « escaliers roulants », se trouve-t-on ainsi projeté des années en arrière, à l’opposé de la modernité dernier cri dont ils étaient, en leur temps, le signe.
En haut, les mêmes portes vitrées qu’en bas, avec des flèches noires indiquant le bâtiment A à droite et le B à gauche.
J’ai toujours pensé que la véritable fonction de ces escaliers était celle d’un sas. On peut renouveler l’expérience autant de fois qu’on veut : à cet endroit précis, invariablement, on a oublié la rue.
L’œil est attiré par une lumière blanche du type de celle qu’on se représente pour annoncer l’apparition d’un ange ; une lumière qui n’a plus rien à voir avec celle de l’avenue qu’on a laissée dans son dos. Le phénomène se vérifie aussi dans l’autre sens : redescendre les escaliers vers l’avenue, c’est quitter un espace clos, de toutes parts délimité, qui définit un véritable monde.
On pénètre dans ce monde par quelques dernières marches et un plan incliné, qui débouchent sur une esplanade bordée d’appartements dont on devine l’intimité au gré des courants d’air et des rideaux relevés.
L’esplanade est percée en son milieu d’une ouverture carrée, plantée d’arbres, autour de laquelle court une rambarde.
Vers la gauche, des fontaines à jets et des bassins de carrelage bleu sont la plupart du temps secs, par souci d’économie.
Un peu plus à gauche, c’est le bâtiment B. Une dernière porte vitrée, la loge du gardien, et le couloir des ascenseurs à droite. Il y a six ascenseurs pour tout le bâtiment : trois pour les étages pairs et trois pour les étages impairs. Les portes coulissantes s’ouvrent par le milieu. Hautes et étroites, elles sont camouflées dans des renfoncements de la paroi. On dirait une rangée de cercueils verticaux.
Après mes études, à vingt-quatre ans, j’avais commencé à travailler chez Gommson & fils, au bâtiment B – je le précise parce que le texte de la plaque est, depuis, devenu incomplet. Il faudrait maintenant ajouter : «bâtiment A, 17ème étage». C’est là qu’ils ont installé le nouveau département de traduction.
Je le connais tellement, ce chemin, que je pourrais de la rue venir appuyer sur le bouton d’appel des ascenseurs les yeux fermés.»
(fin du fragment - parmi tous les textes retrouvés dans la baignoire aux fourmis, aucun ne semble en être la suite évidente.)
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Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après, p. 212 et suivantes.
17 mars 2009
A la rencontre d'une bouteille de thé
Publication ce jour par la Revue des Ressources (section "Carnets de voyage") de Thé vert, etc., sur le thème de "choses vues" au Japon, et qu'on peut lire à cette adresse : http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=1133&PHPSESSID=0ff64cd4476c630d5716010e33ddbe65
L'image choisie par la revue pour illustrer le texte (que j'ai découverte ce matin) m'a particulièrement plu. En y pensant ces jours derniers, j'avais eu en tête plusieurs éventualités, mais cette photo d'une canette de thé vert, à la fois profonde et malicieuse, est finalement la meilleure pour cette histoire.
14 mars 2009
Lampe opaline
« Même à la lanterne magique, il ne faut pas se faire de cinéma : la plupart des liens solides se nouent au-delà de l’intellect et ne s’expriment que rarement dans les livres, mais dans les tatouages qu’on peut voir à la plage ou à la morgue, dans deux mains qui serrent une épaule sur un quai de gare et garderont – un peu trop longtemps
peut-être – cette chaleur et cette élasticité dans les doigts, dans des cartes écrites par des militaires et si mal adressées qu’elles arrivent par erreur chez de vieilles folles auxquelles on n’avait jamais dit des choses si tendres, dans le silence de deux visages qui s’enfoncent au tréfonds de l’oreiller comme s’ils y voulaient disparaître, dans ce désir si rarement comblé qu’ont les mourants de trouver le bout de l’écheveau et quelque chose à dire, dans la fenêtre qu’on ouvre ensuite, dans la tête d’un enfant qui fond en larmes, perdu dans la rumeur d’une langue étrangère.
Courage, on est bien mieux relié qu’on ne le croit, mais on oublie de s’en souvenir. »
« C’est la lumière de cette lampe opaline à contrepoids accrochée trop haut au-dessus de la table, la façon dont les paquets bruns fortement ficelés s’entassent derrière le guichet, le bruit de cette grosse pendule ronde dont les secondes sont larges comme le doigt, bref, de ces riens qui s’agencent et conspirent pour former un climat. Car ce n’est pas par l’identité des choses elles-mêmes, mais par les rapports qui s’établissent secrètement entre ces choses que des lieux qui n’auraient rien en commun entrent soudain en résonance dans une logique hallucinée et entièrement nouvelle… »
Nicolas Bouvier, Chronique japonaise, 1989, Petite bibliothèque Payot, 2001 (pages 113 et 238)
Ces deux passages intéresseraient, je crois, quiconque est curieux des détours et des mystères de la mémoire. Il n’est pas nécessaire pour cela d’avoir connu une lampe opaline ; mais c’est l’élément qui cette fois-ci m’en dévoila une nouvelle entrée.
Je me souviens de deux lampes opalines. La première, rencontrée dans un film, ne me marqua peut-être d’ailleurs à ce point que parce qu’elle faisait resurgir d’une époque révolue la lampe opaline initiale, qu’il m’est toutefois impossible de situer dans ma vie pour l’instant. Une lampe à contrepoids, donc, qu’on cherche à régler et par laquelle tout commence, d’un appartement à un autre ; un grand bloc d’immeubles dans lequel seuls un homme et une femme sont restés, seuls à ne pas rejoindre la cavalcade dans les escaliers, une manifestation fasciste. Jeu de cache-cache derrière du linge à étendre sur la terrasse, un téléphone qui sonne et auquel on répond le dos tourné à la fenêtre. Cette lampe, je la retrouvai justement à l’endroit où j'emménageai peu après avoir découvert ce film. Dans la cuisine, elle avait résisté à tous les aménagements modernes et fut à part entière une des raisons qui me décida à louer cet appartement-là. C’est d’ailleurs le souvenir que j’en garde : sa lumière vert pâle, sa translucidité les nuits de travail et d’écriture ; et, de l’autre côté de la cour, l’abat-jour rouge à la fenêtre d’en face.
29 janvier 2009
Moment d'écriture
... de lignes. C'est son comptoir lumineux violet qui m'avait attirée dans ce café.
04 janvier 2009
Air libre
Excellente année 2009 aux visiteurs de l'Ecran intérieur !
Il m'est récemment arrivé à peu près la même chose qu'à Demian Kaïn : on ne peut pas gagner à tous les coups et c'est ce qui s'est passé pour cette histoire intitulée "A l'air libre", téléchargeable ci-dessous :
"Nous vivions au bord du lac et ce que je préférais, à l'époque, c'était me rouler dans les cailloux et la poussière de ses berges."
Je vous laisse deviner quel en était le sujet imposé. Un indice : ce n'était pas la pollution.
30 novembre 2008
Un texte de Demian Kaïn
J'ai reçu récemment un mail de Demian Kaïn me demandant ce que je pensais d'une lettre qu'il avait rédigée pour répondre à un appel à candidatures demeuré sans suite. J'ai apprécié ce texte auquel j'ai trouvé quelque chose de kafkaïen, et que son auteur m'a permis de reproduire ici. N'hésitez pas à nous faire part de votre point de vue.
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LA VITRINE
Monsieur,
Une situation qui est le comble de la dignité parce qu’elle est aussi le comble de la décrépitude, je ne pensais pas que j’en vivrais une un jour. Je n’avais jamais imaginé d’ailleurs qu’un tel état fût concevable.
C’est pourtant directement à cet extrême que me fait accéder votre proposition et cet honneur que vous me faites de me considérer, selon vos propres termes, comme l’« héritière des Anciens Romains » – auxquels il est du reste exact que remontent les origines de ma race. Que cette race soit aujourd’hui définitivement éteinte, votre suggestion en est la preuve indubitable. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il y aurait de la duplicité de ma part à y adhérer sans réserve, comme si j’en étais venue à m’incliner moi aussi devant ces égéries de la vitesse et d’une culture que j’éviterai de qualifier plus précisément, mais que son étroitesse oppose en tous points à la nôtre, qui était celle du luxe et de la largesse.
Ces deux cultures, elles sont même au sens strict orthogonales, puisqu’il s’agit au fond d’opposer l’horizontal au vertical.
Si l’on voit les choses sous cet angle (et je reconnais qu’il est impossible de faire autrement), accueillir favorablement votre demande reviendrait à légitimer l’imposture, à renoncer à la lutte, à la seule fin de me voir, moi, consacrée pour l’éternité.
Il n’est évidemment pas question d’une telle satisfaction d’orgueil personnel. En vérité, c’est uniquement du fait de la raréfaction croissante de l’élément qui fut ma raison d’être que j’accepte de figurer dans la vitrine d’honneur de votre musée en tant que dernière baignoire.
Telle est dorénavant pour moi, Monsieur le Conservateur, la seule possibilité de continuer à jamais d’honorer le culte de l’eau aussi fidèlement que je le fis aux temps de son abondance.
En l’honneur de ce qui fut mousseusement, je vous en remercie.
Signé : LA BAIGNOIRE
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(par Demian Kaïn)
16 novembre 2008
Toujours plus profondément dans la création humaine
"En général, il n'est pas de voie qui conduise en arrière, ni vers le loup ni vers l'enfant. Au début de toutes choses, il n'y a ni innocence ni ingénuité ; tout ce qui est créé, même ce qui apparaît comme le plus simple, est déjà coupable, déjà lancé dans le torrent boueux du devenir, et ne peut jamais, jamais remonter le courant. Le chemin de l'innocence, de l'incréé, de Dieu, ne mène pas en arrière, mais en avant, non pas vers l'enfant ou le loup, mais toujours plus avant dans la culpabilité, toujours plus profondément dans la création humaine."
Hermann Hesse, Le Loup des steppes, 1927
Calmann-Lévy, 1947, traduit de l'allemand par Juliette Pary. Livre de poche n° 2008.
