14 mai 2009
Se rendre compte
[Cela commence aussi par dix lignes de pointillés et une ligne d’x. Les feuilles du rouleau inséré dans le robinet étant classées dans l’ordre inverse de celui de la lecture, ces pages ont moins souffert que les précédentes de l’humidité.]
« En fait, ce n’est pas parce qu’on se voit au quart au lieu de la demie que ça passe moins vite », constata-t-elle un jour qu’elle m’avait donné rendez-vous un peu plus tôt. Elle formulait ce que je n’aurais pas osé lui dire. Il me sembla que c’était moins grave de sa part, parce qu’elle ne pouvait pas savoir à quel point, elle ne se rendait pas compte…
C’est [illisible. « d’ailleurs » ?] la question que je me suis le plus souvent posée de tous ces rendez‑vous, je crois : si elle se rendait compte.
Se rendre compte de quoi ?
De tout. De tout ce dont je me souviens…
Que je la regardais d’une certaine manière.
Que malgré mes efforts mon regard me trahissait, ça je le sentais bien quand même.
Que j’avais peur des autres parce qu’ils auraient lu dans mes yeux ce qu’elle ne songeait pas à y voir, et que je voulais la préserver de l’étonnement, de la moquerie, de la différence. Parce qu’ils n’auraient pas hésité à prendre ce regard à pleines mains pour le lui offrir en pâture, en le désignant d’un menton significatif : elle aurait tout compris et n’aurait plus accepté de me voir. Parce que personne n’aurait eu l’idée de scruter ce regard assez longtemps pour y découvrir que la seule manière que j’avais trouvée de l’aimer était de la protéger de mon amour pour elle. Je voulais lui épargner ce genre d’incompréhension cruelle.
[trois lignes]
Se rendait-elle compte que des choses m’échappaient, ainsi de certaines phrases, qui comme à Tigra me découvraient entièrement – et qu’elle avait l’élégance de laisser flotter dans l’air, leur signification en suspens… Je décrétais soudain, sans rapport avec la conversation en cours :
- C’est bien qu’on se soit parlé.
- Tu veux dire aujourd’hui, ou en général ?
- Aujourd’hui et en général. Enfin, à Tigra, je veux dire. Parce que je t’avais déjà vue dans l’ascenseur, je ne sais pas si tu te souviens.
Nous n’avions jamais reparlé de l’ascenseur. Elle répondit :
- Si, je me souviens de l’ascenseur.
Savait-elle que j’aimais être près d’elle ?
Que j’aimais deviner et sentir la chaleur de son corps ?
Remarquait-elle, espérait-elle comme moi cet instant, au retour de nos déjeuners, où insensiblement notre marche se faisait plus lente, plus rapprochée et presque lascive à la faveur de l’obscurité et de la fraîcheur d’un porche sous lequel nous passions toujours à la sortie du restaurant – nos épaules et nos bras se frôlaient, se touchaient, je laissais parfois aussi ma jambe aller contre la sienne. Nos pas s’accordaient, ils s’attendaient, s’entendaient presque, m’aventurai-je à penser quelquefois, à favoriser notre intimité – mais si brève qu’elle pouvait encore se défendre d’en être, de l’intimité.
J’aimais que notre marche aille de soi parce que j’ai toujours pensé qu’il s’agissait d’une chose très importante. Il n’y a rien de plus énervant, ni de plus révélateur pour moi que de ne pas savoir ou pouvoir marcher ensemble. J’adorais que cela nous fût complètement naturel. Lui prendre le bras, dans ces circonstances, aurait été la simple conséquence de notre entente spontanée. J’en avais envie. Une fois et comme par jeu, je lui pinçai le coude ; elle portait un gilet à mailles ajourées et je sentis sa peau sous mes doigts.
Se rendait-elle compte que je n’arrêtais pas de la regarder ?
Que son visage me captivait, que j’aurais voulu l’apprendre par cœur, que je désespérais qu’il m’échappe ?
Que j’aurais voulu le fixer à jamais sous mes paupières, que j’aimais regarder ses yeux et sa bouche et ses dents, que j’avais remarqué qu’elle portait du rouge à lèvres et que j’adorais qu’elle en mît, en ait remis peut‑être, les jours où nous déjeunions ensemble, même si cela n’avait rien à voir avec moi ?
Que j’aimais ce que j’apercevais de sa peau et de sa chair sous ses vêtements, que toujours elle me troublait intensément… Que je m’inquiétais de savoir si elle s’offusquait de mon regard dans son décolleté ?
Qu’elle était, oui, terriblement troublante ?
Que j’avais envie de la toucher, de la caresser, de l’embrasser. De poser mes lèvres dans le creux de son épaule, de la prendre par la nuque et de passer ma main dans ses cheveux. De serrer contre moi ce corps que je pressentais tendre et ardent.
Que je devais apprendre à me résigner à ce que ce bonheur‑là ne me soit pas destiné, à ce qu’il me soit même interdit.
Heureusement, elle ne lisait pas mes pensées, qui planaient entre nous comme des ondes et brouillaient imperceptiblement toutes mes questions, toutes mes réponses. Elle ne pouvait percevoir ce désir que j’avais d’elle et ces idées qui m’épouvantaient moi-même.
L’embrasser, qu’elle m’embrasse, l’aimer.
Savait-elle que je venais en volant à nos rendez-vous ? J’adorais cette idée, détestais mes retours. Avait-elle remarqué que je me retournais toujours une fois de plus pour la revoir encore jusqu’à ne plus la voir (elle, se retournait une seule fois, parfois pas) ?
Qu’elle me manquait sitôt que je ne la voyais plus, ça elle ne pouvait pas le savoir…
Avait-elle senti qu’elle me plaisait ?
[trois lignes]
Savait-elle que parfois, elle me regardait – que nous nous regardions d’une certaine manière qui pouvait faire penser que…
Non : de cela précisément, je ne pouvais croire qu’elle se rendît compte.
Parce que cela ne pouvait être. Elle, ne pouvait me regarder ainsi, comme si…, [trois mots] se livrant toute à mes yeux.
Et si je ne me méprenais pas, moi, sur ce que ces regards auraient éventuellement pu signifier, [une ligne et demie raturée d’X majuscules et minuscules, par-dessus]. Etre l’objet de son regard, je me l’accordais, mais je ne lui en aurais jamais fait se rendre compte.
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Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après.
11 mai 2009
Le système
Et voici la suite de la manne intérieure du robinet.
« Remonter aux origines de l’amour : tels sont le but et le motif de ce récit.
Explorer comment naît cet amour, comme il se crée et se cache, s’interdit et se ment, et transige avec sa propre vérité pour se dévoiler à lui‑même et finalement s’avouer en toutes lettres pour ce qu’il est : de l’a.m.o.u.r.
Pour régler mon problème, j’avais créé un « système » ; un système dont l’inanité est aujourd’hui évidente, mais qui m’a permis de vivre pendant un an. C’était un système dont la fin était inscrite dans la constitution, un système essentiellement éphémère, sauf que je ne le savais pas.
Il y a dans ma vie deux vérités que j’ai dû vaincre par des trésors d’arrangements et de compromissions. La première fut [cinq mots raturés d’X à la machine et biffés par desssus à l’encre noire] à dix-neuf ans ; dix ans plus tard, mon amour pour Véra.
[sept lignes]
Qu’est-ce qui, dans mon système, était défectueux dès l’origine ?
Qu’est-ce qui a causé son effondrement ?
Qu’est-ce qui a fait que le système n’a pas fonctionné ?
On pourrait commencer par des chiffres, aux choses de l’amour mêler l’arithmétique.
Le système a duré un an jour pour jour.
[les trois quarts du feuillet sont déchirés, comme à la règle. Les feuilles n’étant pas numérotées, il est impossible de savoir s’il en manque.]
Depuis que j’avais cru pouvoir oublier Véra, et encore davantage depuis que je l’avais retrouvée, je savais qu’il me faudrait vivre avec son image. Vivre et faire avec. Combien de temps ? Je n’en savais rien.
Et maintenant qu’elle ne surgissait plus à l’improviste mais qu’elle était là, à la fois constante comme une donnée invariable à prendre en compte dès l’abord de toute question, et récurrente comme le rendez-vous que je notais régulièrement sur mon agenda, il était encore plus difficile de l’oublier. Ç’aurait été faire abstraction d’elle, autant dire que c’était impossible. Les tentatives qui m’auraient permis de n’y plus ou d’y moins penser étaient, en fait, compromises dès l’origine.
D’un autre côté, il serait trop simple, et trop à mon avantage, de vouloir justifier ma vie dissolue par l’obsession que j’avais d’elle… Parce que l’amour pur, cet amour sans mélange, je me gardai de le donner à ces petites amies autour desquelles je papillonnais. Je la lui réservais, sans m’aveugler d’ailleurs, dans mes moments de lucidité, sur le caractère complètement idéaliste de mon affaire. Je voulais que ce soit Véra qui ait le meilleur de moi-même, ne serait-ce que virtuellement, sans qu’elle le sût jamais.
Ce qui signifie bien que le premier bastion de mon système n’avait jamais été posé là que par souci de logique (il faut bien un numéro 1) ; par acquit de conscience systémique en quelque sorte… Ce premier précepte était de toute façon impossible à respecter, puisqu’il était au fond la raison d’être du système, la cause de son échafaudage. Le seul espoir, en ce qui le concernait, résidait dans son éventuelle accession au statut de vérité constatée. Un jour, lointain et indéfini, tout rentrerait je ne sais trop comment dans l’ordre et le premier précepte serait enfin respecté.
Chacune des propositions du système était [deux mots] un peu plus insatisfaisante que la précédente :
1. Je ne devais pas l’aimer.
2. Elle ne devait pas s’en apercevoir.
3. Je ne devais jamais le lui dire.
Enfin, très temporaire, ajoutée en hâte alors que les deux dernières venaient coup sur coup d’être franchies et que je n’avais pas vu si loin :
4. Je devrai toujours résister à la tentation et au désir que j’avais d’elle.
[quatre lignes]
Je ne pouvais pas « tenir » sur la première exigence pour l’instant, mais tôt ou tard j’y parviendrais.
Longtemps – un an – je m’en tins à cette unique transgression : l’aimer.
De toute manière, il suffisait de la regarder, pour l’aimer.
[trois lignes entières de pointillés] »
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Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après.
05 mai 2009
Palmarès de l'anti-romantisme
[Contre toute attente, le feuillet ci-après restranscrit semble faire partie du même ensemble que l’épisode de L’Apollon, bien qu’ils n’aient pas été conservés ensemble. Aux rayons carbone-Z, le papier apparaît d’une qualité comparable et la typographie présente les mêmes caractéristiques. Quant au fond, les signes de parenté sont évidents. A la différence de l’épisode précédent, l’extrait qui suit n’a toutefois pas été retrouvé dans la baignoire proprement dite : il est tiré d’un rouleau de papiers qui avait été inséré (l’explication du fait tient à l’extrait lui-même) dans le robinet d’alimentation du bain. L’eau qui y stagnait a détrempé l’encre de certains passages, notamment au milieu de chaque feuillet. Enfin, s’agissant de l’expression «un chien peut regarder un évêque», nous n’avons pas retrouvé d’éléments pertinents dans les documents de cette époque. Un «évêque», si l’on se réfère à des témoignages beaucoup plus anciens des communautés orientales, serait un dignitaire religieux. La relation avec le chien serait alors dans ce cas à rechercher du côté du symbolisme et des rites sacrés, du type de la lecture d’oracles canins par ceux qu’on appelait les haruspices.]
« S’il existait un palmarès de l’anti-romantisme, rencontrer quelqu’un dans un ascenseur y serait noté comme le comble de la trivialité. Ceux qui se rencontrent dans l’ascenseur ne pensent qu’à le bloquer entre deux étages avant que chacun ne redescende au sien. En bref, un ascenseur, on s’y rencontre, on ne s’y est pas rencontré.
Pourtant, loin d’un sacrifice de convenance à ce genre d’idées reçues, c’est le sentiment que notre rencontre devait conserver toute sa pureté et pour cela rester secrète qui me poussa longtemps à la taire. Le même sentiment m’interdit quelques années plus tard de prononcer son nom.
C’est que cet ascenseur, tout anti-lieu de rendez-vous qu’il [un mot – il faut supposer « fût »], était le véhicule naturel et sacré de l’ange moderne, dépourvu d’ailes, qu’elle était. Je l’y revis quelquefois. Elle s’en souvient : «[huit mots illisibles] Tu avais l’air mystérieux, tu souriais comme si on se connaissait, je me demandais si on se connaissait». Je l’avais aussi croisée au rez-de-chaussée ; j’avais failli la bousculer [une ligne] qui ne se rendit compte de rien.
Elle ne me remarquait pas. Normal, elle était trop elle pour ça. Je compris le sens exact de l’expression «un chien peut regarder un évêque» un jour que je me rassasiais un peu plus longuement de son visage. «Je peux bien la regarder», pensai-je, «elle ne me voit pas». Elle n’était jamais seule, et je le déplorais, car cet entourage dressait la véritable barrière qui m’empêchait de l’observer à ma guise. Tous ces autres regards auraient pu dévoiler la véritable nature du mien, l’en avertir, et l’édifier sur sa signification.
Que pouvais-je faire, de toutes façons ?
La suivre, prendre le même métro qu’elle, comme par hasard, et l’aborder, alors que je n’osais même pas lui dire bonjour dans l’ascenseur ? «Bonjour», ce fut elle qui prononça ce mot la première, une des dernières fois, vers la fin…
Vers la fin : au bout de combien de semaines, de mois exactement ? Nos rencontres étaient tellement espacées et tellement aléatoires… Mais tout d’un coup elle ne fut plus là. Ou plutôt : je ne la vis plus pendant un temps suffisamment long pour pouvoir affirmer qu’elle n’était plus là. Et je m’étais irrémédiablement ôté toute chance (si j’en avais eu l’idée folle) de la retrouver. Puisqu’elle ne pouvait pas m’aimer, je n’avais pas vraiment cherché à lui parler. A savoir qui elle était, oui, en vain. J’avais demandé à quelques collègues s’ils voyaient qui était cette femme du 20ème étage. Quelle raison auraient-ils eu de le savoir, puisque nous étions basés au 22ème ? Au 20ème étage, il y avait certes les bureaux ultra-privés de la direction ; je n’allais pas demander au directeur s’il l’avait déjà vue.
[une ligne manquante]
«Quelqu’un comme elle» restait ma seule issue. Pour autant, aucune autre femme ne soutenait la comparaison avec elle ; alors que chaque nouvelle rencontre aurait dû l’éloigner, son souvenir me brûlait encore, de sa précision, les paupières.
C’est vers cette époque que je compris autre chose. «Voilà, c’est ça» [par ces mots, une exclamation comparable à l’eurêka grec, il convient d’entendre l’évidence de la rencontre dont il est question, la nécessité de la relation entre ces deux personnages] tout en l’impliquant, excluait nécessairement que je puisse aimer «quelqu’un comme elle». Les deux idées se généraient et s’annulaient tout ensemble. L’absolu de «Voilà, c’est ça» exigeait que ce fût elle, personne d’autre comme elle. Une autre, même «comme elle», serait un pis-aller à quoi il faudrait se résigner.
Parmi toutes les tentatives amoureuses que je fis pendant cette période d’inconnu et d’absence [deux lignes]
«La fille de l’ascenseur» demeurait la référence, la seule catégorie valide. Une catégorie avec laquelle je devais apprendre à compter, comme le corps avec les fragilités qui lui sont propres, comme on apprend à vivre avec un volet qui claque, un robinet qui fuit, la part la plus gardée d’un cœur. Les femmes que je fréquentais et qui m’aimaient ne pouvaient pour cette raison acquérir d’existence autonome à mes yeux.
[trois lignes barrées d’une encre ultérieure et plus claire.]
Elle avait le charme absolu. Elle était le charme absolu.
[six lignes illisibles au milieu de la dernière page du fragment.] »
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Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après.
29 avril 2009
L'Apollon
« On dit que L’Apollon est la réplique d’un immeuble de Chicago.
Sur le boulevard Jean-Jaurès, la masse imposante de ses deux tours est éclipsée par les enseignes rouges, M comme monopole, du magasin qui occupe une partie du rez-de-chaussée de l’immeuble. L’avantage de ce supermarché, pour qui vient la première fois à L’Apollon, c’est qu’il lui permet de se repérer immédiatement à la sortie du métro.
A l’entrée principale de l’immeuble, une volée de marches de marbre vert-gris mène de la rue vers une série de portes vitrées à grosses poignées rondes en laiton dont les battants sont frappés de l’inscription « L’Apollon ».
Sur les murs, formant un autre escalier, parallèle à la progression des marches, sont vissées des dizaines de plaques professionnelles. Ce sont des rectangles de laiton gravés ou des plaques de plastique noir, plus rarement de couleur (rouge, bleu ou vert) avec des lettres dorées ou blanches. Certaines de ces plaques, les plus élégantes, sont assez anciennes. On le remarque à la façon, à la typographie, aux numéros de téléphone sans préfixe.
L’une des plus modernes est des plus voyantes. Elle est rectangulaire comme les autres, mais fixée dans le sens de la hauteur, et pousse l’originalité jusque dans sa couleur orange. En lettres noires, caractère « olive », la première lettre de chaque mot d’un corps un peu plus grand que les suivantes, elle indique :
CABINET GOMMSON & Fils
Traducteurs assermentés. Assistance juridique et rédactionnelle.
Bâtiment B, 22ème étage. Sur rendez-vous.
Tél. : 01.42.75.78.19
Après toutes ces annonces, le visiteur se trouve au bas d’une deuxième côte, face à un escalier et deux escalators, dont l’un monte et l’autre descend.
Leur main courante, en plastique vert, est fendillée d’usure. Mais ce qui les rend vieillots, surtout, ces escalators, ce sont leurs dimensions : ils sont bien plus étroits que ceux qu’on construit aujourd’hui. Et malgré le système de détection optique qui actionne leur mécanisme dès qu’on s’y engage, la machinerie est lourde, heurtée et bruyante, quinteuse. D’emblée, en empruntant ces « escaliers roulants », se trouve-t-on ainsi projeté des années en arrière, à l’opposé de la modernité dernier cri dont ils étaient, en leur temps, le signe.
En haut, les mêmes portes vitrées qu’en bas, avec des flèches noires indiquant le bâtiment A à droite et le B à gauche.
J’ai toujours pensé que la véritable fonction de ces escaliers était celle d’un sas. On peut renouveler l’expérience autant de fois qu’on veut : à cet endroit précis, invariablement, on a oublié la rue.
L’œil est attiré par une lumière blanche du type de celle qu’on se représente pour annoncer l’apparition d’un ange ; une lumière qui n’a plus rien à voir avec celle de l’avenue qu’on a laissée dans son dos. Le phénomène se vérifie aussi dans l’autre sens : redescendre les escaliers vers l’avenue, c’est quitter un espace clos, de toutes parts délimité, qui définit un véritable monde.
On pénètre dans ce monde par quelques dernières marches et un plan incliné, qui débouchent sur une esplanade bordée d’appartements dont on devine l’intimité au gré des courants d’air et des rideaux relevés.
L’esplanade est percée en son milieu d’une ouverture carrée, plantée d’arbres, autour de laquelle court une rambarde.
Vers la gauche, des fontaines à jets et des bassins de carrelage bleu sont la plupart du temps secs, par souci d’économie.
Un peu plus à gauche, c’est le bâtiment B. Une dernière porte vitrée, la loge du gardien, et le couloir des ascenseurs à droite. Il y a six ascenseurs pour tout le bâtiment : trois pour les étages pairs et trois pour les étages impairs. Les portes coulissantes s’ouvrent par le milieu. Hautes et étroites, elles sont camouflées dans des renfoncements de la paroi. On dirait une rangée de cercueils verticaux.
Après mes études, à vingt-quatre ans, j’avais commencé à travailler chez Gommson & fils, au bâtiment B – je le précise parce que le texte de la plaque est, depuis, devenu incomplet. Il faudrait maintenant ajouter : «bâtiment A, 17ème étage». C’est là qu’ils ont installé le nouveau département de traduction.
Je le connais tellement, ce chemin, que je pourrais de la rue venir appuyer sur le bouton d’appel des ascenseurs les yeux fermés.»
(fin du fragment - parmi tous les textes retrouvés dans la baignoire aux fourmis, aucun ne semble en être la suite évidente.)
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Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après, p. 212 et suivantes.
14 mars 2008
Perdu mode d'emploi (positivisme)
Ce fragment à l’encre passée, rongé et taché par les fourmis, a été retrouvé dans l’ancienne baignoire de la maison Oil. On y avait entassé, sous un couvercle vissé, l’ensemble des papiers rassemblés dans le présent recueil.
« Ceci se passait à la fin du siècle dernier...
[deux lignes illisibles]
- Avez-vous lu Kelsen ?
Cette question de mon maître, pour toute réponse à l’exposé que je venais de lui faire de mes projets de recherche, me fit rougir jusqu’aux oreilles, car je n’avais pas lu Kelsen...
- Pas encore.
Mais à sa manière habituelle – subtilité d’un joueur d’échecs –, d’une suggestion qui n’avait même pas l’air d’en être une, le professeur m’avait montré ma propre voie. Je trouvai en effet exprimée dans La Théorie pure du droit la somme systématisée des ébauches et des impressions confuses que je tentais de saisir depuis le début de mes études. Je refermai le livre sur cette formidable certitude qui allait désormais guider tout mon travail : j’étais positiviste.
[trois lignes biffées à l’encre noire, à traits épais]
Etre positiviste, c’était résolument refuser tout sentimentalisme et tout déterminisme juridiques, c’était n’avoir aucun préjugé sur ce que devait être le droit selon une certaine nature des choses ; en ce sens le droit ne devait rien être, mais tout ce qui était droit était obligatoire ici et maintenant. Etre positiviste, c’était croire en un ordre juridique laïc qui laissait en dehors de son cercle la place au non-droit et à tout le reste...
Ce fameux reste, il m’est apparu par la suite que je l’avais peut-être négligé par effet d’optique, comme si, à force de m’habituer à sa présence, j’avais oublié qu’il aurait pu tout aussi bien ne pas exister. Ou disparaître.
[une page entière illisible]
Et si le droit positif faussait lui-même les rouages qui le justifient ? Si par exemple la pyramide des normes elle-même n’était plus respectée ? Si la conformité des règles entre elles n’était plus qu’artificielle, se contentant de ne respecter qu’une forme de hiérarchie dépourvue de substance, au mépris, sans parler même de leur signification matérielle, du sens de ces règles au sein de l’ordonnancement général ? Une loi qui ne serait pas conforme à la constitution, il y a tout lieu de penser que ses textes d’application seront encore moins d’équerre avec elle... Et si les propositions juridiques, à force de gauchissements croissants, devenaient irréductibles à tout syllogisme ? Ne serait-on pas alors passé du règne de l’obligation à un régime de casuistique, négation même de toute notion de norme ?
Ne devrait-on pas alors en venir à penser que les principes de la logique formelle («purs» au sens strict, ceux-ci, puisque formulés à l’aide de valeurs de convention) sont au fond des règles «évidentes» (on n’oserait dire «naturelles»), que, sous peine d’incohérence, devrait respecter le droit ?
[quelques mots sous des fourmis écrasées]
Etre absolument positiviste, ce serait pourtant pouvoir admettre, sans que l’esprit se révolte un instant, l’éventualité d’un droit illogique... Car dire qu’un droit illogique n’est pas le droit parce qu’il ne satisfait plus à la condition d’être un système cohérent, c’est déjà présupposer une idée «naturelle» de ce que le droit doit être... C’est franchir la limite du positivisme...
Etre absolument positiviste, ce serait accepter qu’un droit qui ne serait pas systémique puisse exister – avoir, face à un tel phénomène, l’attitude qu’on a reproché aux contemporains de Galilée de ne pas adopter... «Et pourtant, elle tourne...»
Rien ne sert, paraît-il, de s’élever contre l’incontestabilité d’un fait...
Je crois que je comprends maintenant la conclusion d’un autre livre qui m’accompagnait, celui-là, depuis bien plus longtemps encore : «Rien ne s’oppose à ce que le raisonnement judiciaire soit présenté, en fin de compte, sous la forme d’un syllogisme, mais cette forme ne garantit nullement la valeur de la conclusion.»
[fin du fragment]
Note : La citation finale a été retrouvée dans Logique juridique, nouvelle rhétorique – Chaïm Perelman, Paris, Dalloz, 1979, 2ème édition. Elle se poursuit de la sorte : «Si celle-ci est socialement inacceptable, c’est que les prémisses en ont été acceptées à la légère : or, ne l’oublions pas, tout le débat judiciaire, et toute la logique juridique, ne concernent que le choix des prémisses qui seront le mieux motivées et qui soulèveront le moins d’objections.»
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Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après.
13 novembre 2007
Cochon : le retour
Il m’est arrivé une chose à peu près incroyable. J’avais perdu depuis quelques temps le marque-page cochon que m’avait offert S., celui-là même qui était le point de départ (si ce n’est le personnage principal) de l’histoire Souvenir d’un cochon : dernières paroles d’une créature innommée. Je me souvenais l’avoir utilisé la dernière fois quand j’avais lu Conte de la première lune, que j’ai finalement rendu à la bibliothèque samedi dernier (il y a trois jours, donc) avec deux autres romans de Hirano Keiichirô. J’avais pourtant comme à mon habitude vérifié n’avoir rien oublié entre les pages en feuilletant entièrement les volumes du pouce, mais je m’y étais prise au dernier moment, alors que l’employée attendait debout devant moi ; et même si sur le coup j’ai été saisie d’un obscur pressentiment, le scrupule que j’avais à la faire attendre m’avait empêché de procéder aussi minutieusement que d’ordinaire à ma vérification.
Quoi qu’il en soit, ce pressentiment ne me lâcha pas de tout cet après-midi que je passai entièrement à la bibliothèque non sans aller regarder périodiquement si les livres avaient été remis en rayon, mais non. De retour à la maison, je retournai tout : rien. Il est vrai que j’ai une tendance – rare, mais durable – à perdre (ou plutôt, à ne plus retrouver) certaines catégories de choses pour tomber à nouveau dessus par hasard quelques temps plus tard. Il s’agit le plus souvent de livres ou de carnets, généralement de ceux que j’utilise le plus au moment de leur perte. Il n’était donc guère étonnant, de ce point de vue, qu’un marque-page aussi important que celui-là ait lui aussi été touché par la malédiction. Evidemment, je m’en voulais : non seulement de l’avoir perdu mais aussi de n’avoir pas eu la force de résister aux convenances pour suivre mon intuition jusqu’au bout. J’avais beau essayer de me rassurer en me disant qu’il n’y avait rien de mieux pour un marque-page que d’être perdu dans une bibliothèque, je ne pensais qu’à aller le délivrer. La bibliothèque étant fermée le lundi, j’y suis retournée seulement aujourd’hui à midi.
Je saluai l’employée (celle à laquelle j’avais rendu les ouvrages), qui me sourit, et me dirigeai directement vers le rayonnage en question. Je vis immédiatement que depuis samedi les livres avaient été remis en place. En tout, il y en avait six ou sept de Hirano, la plupart des doubles, et – chose que j’avais déjà remarquée –, ils n’étaient pas classés par titres. A l’extrémité droite de l’étagère avaient été simplement rajoutés en bloc les trois que j’avais empruntés. Je me sentis soudain en confiance et commençai, par jeu, à éplucher les autres exemplaires du Conte de la première lune, feuilletai même un moment L’Eclipse avant de choisir celui dans lequel j’étais désormais sûre que le cochon se trouvait encore et de l’y cueillir tout naturellement.
Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après.
31 août 2007
Détail du 8 août
L’autre jour (c’était le 8 août), je suis allée à la rencontre d’inconnus (ce qui demande toujours un terrible effort sur moi-même). Le rendez-vous avait été fixé dans un café de la place de la Bastille, peut-être pas celui que j’aurais choisi, mais il s’agissait de me soumettre à une expérience dont je ne définissais aucun terme, si ce n’est la décision de la tenter. Il pleuvait. J’avais été, parmi d’autres, destinataire d’un mail dont je ne connaissais pas l’expéditrice. En sortant du métro, j’observais les passants en les associant aux adresses mail des autres. De toutes façons, j’étais en retard sur l’horaire, que je ne considérais pas (ou n’avais pas voulu considérer) comme absolument contraignant. La question était évidemment le moyen par lequel je reconnaîtrais celle qui était à l’origine de ce rendez-vous, ce qui par définition était impossible. J’essayais de ne pas trop réfléchir et de me fier au hasard. Or j’aperçus en terrasse la tête de l’unique destinataire du mail que j’avais déjà rencontré. Ça s’était passé très vite, à la gare Saint-Lazare, un peu comme dans cette publicité du siècle dernier pour une grande marque de glaces, où sur fond de guerre froide, deux agents secrets en imperméables gris se retrouvent un matin brumeux au milieu d’un pont, échangent leurs mallettes et les codes convenus avec de forts accents russes : «La framboise est ponctuelle», disait le premier. «Et le citron, pressé», répondait le second. Nous avions rendez-vous un soir au bout du quai 1 parce que je devais récupérer des journaux qu’il détenait en stock chez lui. Je m’approchai de lui et me présentai à toute la table. C’était le moment de passer la commande, mais il me parut trop difficile de manger quelque chose dans ces circonstances et je pris simplement un café. Les autres commandèrent des sodas, un verre de vin et un Banana split. Par le temps qu’il faisait, cette gourmandise avait quelque chose d’une tyrannie sans concession ; mais par un curieux détour du raisonnement, j’ai toujours admiré ceux qui en étaient victimes de pouvoir y céder (pour ma part, même si j’en avais crevé d’envie, je ne me le serais pas autorisé). La banane arriva, surmontée de la classique ombrelle en papier, et l’organisatrice nous expliqua les règles du jeu. D’après ce que je compris, il s’agissait du deuxième acte d’une ascèse littéraire qui avait d’abord visé à la plus grande objectivité possible et qui tendait maintenant à la plus grande subjectivité. En bref, il s’agissait d’élaborer un texte à partir d’un détail de la soirée de manière à ce qu’on ne reconnaisse plus le contexte d'où il était tiré. Ces textes seraient qualifiés de «détails écrits infiniments subjectifs» (ou : DEIS).
Tout dépend bien sûr de ce qu’on entend par détail. Je choisis celui de la glace.
«Cette ombrelle de soie rouge pouvait bien être la fraise qui manquait au sorbet. Les enfants appellent ça un "parapluie" : logique, pour qui commande une glace même un jour de pluie froide. J'ai toujours trouvé la gourmandise émouvante. Elle m'évoque une enfance où tout est encore possible - et je grelotte avec ma boisson chaude.»
Olive Oil - On the dotted line (Les pointillés des formulaires), 1972 et après.